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Depuis 1992, date charnière dans la gouvernance mondiale du climat, marquée par la tenue du Sommet de la Terre à Rio, la communauté internationale, les sociétés civiles et les acteurs privés se réunissent dans le cadre des Conférences des Parties (COP), régies par la Convention-Cadre des Nations Unies sur les changements climatiques (CCNUCC), afin de traiter le plus grand défi auquel l’humanité est confrontée : la lutte contre le dérèglement climatique. Désormais, ce processus ne nous est plus étranger, tant il constitue un jalon incontournable du calendrier annuel.

A chaque reprise, les grands décideurs se déclarent prêts à passer à l’action, tandis que la communauté scientifique tente désespérément de faire entendre raison à ces derniers quant à l’inévitable nécessité de s’engager pleinement dans la transition écologique. Les sociétés civiles se mobilisent quant à elles pour dénoncer l’inertie du système, à l’instar du jeune mouvement Fridays for Future, lancé en 2018. La COP28 n’a pas échappé à ce ballet dont la récurrence tend peut-être à lasser ses observateurs au fil du temps.

Cette COP a fait couler beaucoup d’encre en raison de son organisation à Dubaï, aux Émirats Arabes Uni, pays dont l’économie est articulée autour de la rente pétrolière. Toutefois, est-il vraiment préférable qu’elle se tienne dans un pays consommateur dépendant des hydrocarbures ? En outre, le président de la COP28, Sultan Ahmed Al Jaber, était critiqué pour son manque d’impartialité, car il est également le patron de la compagnie pétrolière nationale (4e exportateur mondial d’hydrocarbures), ainsi que de Masdar, une société spécialisée dans les énergies renouvelables, et ce en sus de sa fonction de ministre de l’Industrie et de la Technologie. En pleine négociation, il s’est notamment illustré en affirmant dans The Guardian qu’il n’existait « aucune science » indiquant qu’une élimination progressive des combustibles fossiles était nécessaire pour contenir le réchauffement à +1,5°C. Et ce alors même que 2023 a été déclarée l’année la plus chaude depuis l’ère préindustrielle (1850-1900), avec une anomalie de température mondiale de +1,4°C jusqu’à fin octobre.

Toutefois, quoiqu’en disent leurs détracteurs, les COP ont le mérite d’offrir un espace de discussion unique sur le changement climatique, sans lequel plusieurs avancées clés n’auraient pu se réaliser. C’est en effet dans ce cadre que le protocole de Kyoto a été signé en 1997 (COP3), que le Fonds vert pour le climat a été créé en 2009 (COP15), et surtout que l’Accord de Paris a été adopté en 2015 (COP21). N’oublions pas non plus que les COP permettent de redresser la trajectoire de réchauffement : sans la COP15, nous serions encore sur un horizon à +5°C d’ici à 2100. La COP28 marque à son tour l’histoire en aboutissant à la toute première référence à « l’abandon progressif » des énergies fossiles dans l’accord final, de façon à atteindre la neutralité carbone en 2050, bien qu’aucune échéance précise n’ait été pour l’instant fixée.

Cette conclusion est assez inespérée au regard de l’obstruction systématique dont a fait preuve l’Arabie Saoudite – aux côtés de l’ensemble des pays arabes producteurs de pétrole – qui s’est opposée dès le début de la COP à toute mention de réduction (« phase down ») ou de sortie (« phase out ») des énergies fossiles dans le texte. Seule la référence aux technologies de capture et de stockage du carbone (CCS), ainsi qu’au gaz en tant « qu’énergie de transition », a finalement permis d’aboutir à un consensus avec Riyad sur l’expression « transitioning away ». De plus, l’accord va contraindre la Chine et l’Inde à réviser leurs plans de réduction des émissions de gaz à effet de serre qui prévoient respectivement la neutralité à horizon 2060 et 2070, alors que l’Inde n’avait pourtant pas montré de signes d’ouvertures lors des négociations.

À cela s’ajoutent d’autres progrès notables dont l’accélération de l’investissement dans les énergies renouvelables en premier lieu. D’ici à 2030, les capacités de production mondiales devraient être triplées par rapport à 2022, comme le préconisait l’Agence Internationale de l’Energie (AIE). Si l’objectif est atteint, la production s’élèverait alors à 11 000 GW par an. Pour cela, l’effort consenti serait considérable car il faudrait en moyenne installer 1200 GW (+90%) de nouvelles capacités tous les ans. Considérable certes, mais pas impossible au vu de l’actuel taux de croissance annuel des énergies renouvelables, de l’ordre de 17% depuis sept ans. Cependant, comme pour toute déclaration d’intention, il convient d’aller au-delà de l’effet d’annonce en concrétisant l’accord par de réelles mesures réglementaires et financières. On peut déjà souligner l’action d’une coalition de 123 pays, formée en marge de la COP28, qui s’est engagée à porter les capacités d’énergies renouvelables à au moins 11 000 GW d’ici 2030. Qui plus est, l’enjeu est aussi de déconcentrer les investissements dans les énergies propres, réalisés à 90% dans les économies développées et en Chine.

L’autre point fort de la COP28 réside dans la création d’un fonds pertes et dommages. Acté l’an dernier sur le principe, lors de la COP27 à Charm el-Cheikh, en Égypte, ce mécanisme financier vise à aider les pays les plus vulnérables à faire face aux impacts inévitables du changement climatique (pertes de vies humaines et économiques, conséquences sur les moyens de subsistance, dommages matériels, etc.). De façon surprenante, la Banque mondiale sera chargée de gérer ce fonds dans le cadre d’un conseil paritaire Sud/Nord. Toutefois, les sommes promises pour ce fonds n’excèdent même pas le milliard de dollars (655,9 M$), ce qui est très insuffisant en comparaison de celles allouées à d’autres fonds ou causes. A titre de comparaison, le montant de l’aide consacrée par l’UE à l’Ukraine en 2023 est environ 28 fois supérieur.

D’autres avancées sont dignes d’intérêt, comme l’annonce du doublement du taux annuel moyen mondial d’amélioration de l’efficacité énergétique d’ici à 2030 et la signature par 134 pays d’une déclaration en faveur d’un objectif de 160 millions d’hectares en agriculture régénératrice. Le Président de la Colombie, Gustavo Petro, s’est illustré en prononçant un discours appelant à rejoindre le Fossil Fuel Non Proliferation Treaty, dont font partie une dizaine d’Etats insulaires. De cette manière, Bogota a annoncé sa sortie du pétrole et du charbon, alors que le pays est l’un des plus grands producteurs d’Amérique latine.

Enfin, les lignes de fracture géopolitique traditionnelles ont bougé. Historiquement, les COP voyaient s’opposer le Nord développé et le Sud en développement. Dorénavant, nous assistons à une divergence radicale entre d’un côté les Européens et les petites îles, soucieux de graver la sortie des énergies fossiles dans le marbre, et de l’autre des pays considérant que la neutralité carbone se traduit surtout par une baisse des émissions sans pour autant renoncer aux hydrocarbures (pétromonarchies, Amérique latine, certains Etats africains et quelques grandes puissances émergentes). En guise de justification, ces derniers s’appuyaient notamment sur la contradiction entre leurs propres besoins de développement et les injonctions globales à réduire la cadence. Opter pour la seconde option implique nécessairement pour eux de bénéficier d’une compensation financière, ce à quoi les pays développés s’opposent jusqu’à présent.

L’avenir des décisions prises dépend des suites des travaux qui seront menées dans un cadre coopératif qui reste encore à définir. Selon la directrice du programme climat de l’IDDRI, deux forums potentiels sont actuellement en lice : le Programme de travail sur l’atténuation ou la « Mission 1.5 ». D’autres enceintes permettraient également de prolonger les discussions de la COP28, telles que le Fonds Monétaire International et la Banque mondiale qui pourraient traiter des enjeux d’accès aux financements pour les pays en développement, ou encore l’Organisation Mondiale du Commerce pour la réorientation des flux d’investissements vers les renouvelables (495,4 Md$ en 2022, contre 1100 Md$ alloués aux fossiles).

Malgré les critiques, la COP28 aura probablement un impact réel et non négligeable à travers ses implications sur le modèle économique des pays producteurs d’hydrocarbures et des majors. L’accord final fait peser des contraintes (a minima morales) supplémentaires venant s’ajouter à celles successivement mises en place au cours des trente années passées. Afin de pérenniser leur activité, ces acteurs investissent de plus en plus massivement dans la transition énergétique et s’engagent dans une transformation rapide. En témoigne l’exemple de l’Arabie Saoudite, dont la stratégie de diversification économique s’inscrit dans cette perspective. Nous pouvons douter de leur volonté d’agir vite, surtout après l’appel au boycott des pays producteurs pour annuler le mot « sortie ». Mais il n’en demeure pas moins qu’ils ont conscience du caractère fini de leur rente, comme en témoigne la projection d’un pic de demande mondiale de pétrole dès 2028 (105,7 millions de barils par jour, contre 102,2 millions en 2023, soit « le niveau le plus élevé jamais enregistré » d’après un rapport de l’AIE).

Si pour certains la COP28 n’est qu’une énième tentative avortée de sauver la planète, il n’en demeure pas moins qu’elle a apporté des avancées, sur lesquelles nous devons désormais capitaliser. Certes, nous pouvons regretter que les 200 délégations présentes n’aient pas réussi à convenir d’un accord visant à cesser l’usage du charbon, ni à réduire le recours au pétrole et au gaz, ni encore à interdire les nouveaux forages (Cf. « bombes carbone »). Il n’a pas non plus été fait mention des mécanismes de valorisation du carbone, et l’option du CCS laisse craindre que les efforts nécessaires en matière de réduction de la production et de la consommation des combustibles fossiles soient relégués au second plan. Néanmoins, les trois objectifs de transition progressive hors des énergies fossiles, de développement des énergies propres et d’amélioration de l’efficacité énergétique fixés à la COP28 constituent un pas en avant par rapport au statu quo. En outre, la COP28 a ouvert la voie à de nouvelles approches différenciées par secteurs, en vue de bâtir des cercles de confiance propices aux compromis à tous les niveaux.

En somme, la COP28 se solde par un bilan en demi-teinte, mitigé, entre satisfaction pour les uns et déception pour les autres. Nous pouvons faire le choix de voir le verre à moitié plein plutôt qu’à moitié vide.

 

Samuel EVENO, Chargé de mission

 

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