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  • Après neuf ans d’interruption, la reprise du dialogue direct entre Washington et Pékin constitue en elle-même l’avancée majeure du sommet
  • Sur les trois grands dossiers géopolitiques (Taïwan, Iran, Ukraine), aucun accord formel n’a été conclu. Pourtant, des signaux discrets suggèrent des inflexions possibles.
  • La Chine orchestre et l’Europe reste absente, Pékin sort du sommet en puissance stabilisatrice, tandis que l’Europe, trop lente à s’organiser, s’absente d’un rééquilibrage mondial qui se dessine sans elle.

 

La visite de Donald Trump à Pékin n’a certes pas débouché sur des résultats spectaculaires mais le seul fait qu’elle a eu lieu en fait un événement important. Car c’est après pas moins de neuf ans d’interruption (hormis la brève rencontre d’octobre dernier en Corée du Sud, en marge du Forum de la coopération économique Asie-Pacifique), que le contact direct est rétabli entre les dirigeants des deux premières puissances mondiales, et rétabli sans doute de façon durable puisque Xi doit se rendre aux Etats-Unis dès septembre prochain. Une interruption aussi longue entre deux puissances dominées par une rivalité existentielle, était grosse de dangers, de malentendus, de risques d’erreurs d’interprétation. Qu’il y soit mis fin marque un retour à la normale. C’est à soi seul un grand progrès. Donald Trump ne s’y est pas trompé. Tout au long de son séjour méticuleusement préparé, il ne s’est à aucun moment écarté de son texte, a refusé de prendre le risque d’une conférence de presse et s’est abstenu de tout message sur les réseaux sociaux.

Compte tenu de ce contexte, il était normal que le Sommet ne donne pas lieu à des avancées très marquantes. Sur les questions économiques, la mise en place d’un Conseil du commerce et d’un Conseil des investissements devrait permettre d’annuler une plus grande partie des hausses tarifaires de l’année dernière, de formaliser et d’étendre les restrictions imposées par la Chine sur les exportations de terres rares et de régulariser les permis américains d’exportation de puces électroniques dans l’idée d’instaurer la confiance entre les deux parties. En geste de bonne volonté, la Chine a promis d’acheter 200 avions Boeing et plus de 10 Mds $ de produits agricoles. Sur les questions politiques, Xi Jinping souhaitait obtenir de son interlocuteur un ralentissement des ventes d’armes à Taïwan voire une déclaration publique indiquant que les Etats-Unis « s’opposent » à l’indépendance de l’île. Symétriquement, Donald Trump aurait bien voulu que Pékin exerce une influence modératrice sur le régime iranien. En fait, les deux parties ont exprimé leur point de vue, le premier avec beaucoup de force, le second avec moins d’insistance, mais chacun s’est borné à enregistrer la position de l’autre sans donner de réponse. Visiblement les deux affaires étaient trop délicates – nous y reviendrons – pour que l’un et l’autre, trop occupés à se jauger, prennent le risque de s’engager sur quoi que ce soit à ce stade.

A cette retenue bien naturelle des deux protagonistes, les observateurs extérieurs ont néanmoins pu voir que Xi Jinping, imperturbable à côté d’un Donald Trump toujours un peu agité, incarnait, face à l’aventurisme, la force tranquille. Il a multiplié les gestes comme autant de messages subtils visant à suggérer un glissement dans le rapport des forces au bénéfice de la Chine destiné à conforter son image auprès de l’opinion extérieure, chinoise en particulier. En se référant avec insistance au piège de Thucydide, sous couleur de rendre hommage à l’universitaire américain auteur du concept, il s’est posé en puissance montante face à la puissance déclinante. La visite au Temple du Ciel a pu donner à penser, sinon aux Américains, du moins aux Chinois qui connaissent la symbolique du lieu, que le mandat céleste et la légitimité qui va avec pourrait bien passer d’une tête à l’autre. Dans les jardins de Zhongnanhai, il a évoqué un arbre millénaire, près de quatre fois plus vieux, donc, que la jeune nation américaine.

Au lendemain du Sommet, l’état des trois grandes affaires de politique internationale, Taïwan, l’Iran et l’Ukraine, reste donc inchangé. Mais il n’est pas dit qu’en profondeur, cet immobilisme de façade ne recouvre de lentes maturations.

S’agissant de Taïwan, objectif cardinal et priorité absolue de la diplomatie chinoise, Xi Jinping a mis en garde solennellement qu’une mauvaise gestion de ce dossier pouvait mener à un conflit sino-américain. Hypothèse en vérité douteuse : sa réalisation provoquerait un tel séisme dans l’économie mondiale que Pékin a tout intérêt à tenir la ligne de Sun Tzu en étouffant lentement l’île. C’est pour cela qu’il a besoin d’inflexions, par petites touches, de la position américaine. Le seul fait d’avoir discuté « en détail » du programme de vente d’armes représentait déjà une telle inflexion puisque jusqu’à présent Washington se refusait à consulter Pékin là-dessus. Aussi bien, dans l’avion du retour, Donald Trump a encore indiqué qu’il n’avait pas décidé s’il allait poursuivre la vente d’armes prévue de 14 milliards de dollars. S’il venait à laisser entendre qu’en cas de menace de guerre, les Etats-Unis ne défendraient pas l’île, l’opinion américaine (sinon celle du Japon ou de la Corée du Sud) ne s’en soucierait guère… Il a donc une bonne marge de flexibilité sur ce dossier, c’est à dire, comme il le dit lui-même, « un atout de taille ».

Sur l’Iran, les alliés des Etats-Unis avaient quelques bonnes raisons de penser qu’une initiative de la Chine pouvait produire le déclic qui permettrait de rétablir la libre circulation dans le détroit d’Ormuz, donc dé-serrer les freins qui entravent la croissance mondiale et font flamber les prix de nombre de produits et services de base. La République populaire y aurait grand intérêt. Elle consomme chaque jour 18 millions de barils dont 5,4 millions provenaient naguère du Golfe et doivent maintenant être pris sur le stock de réserve. Celles-ci, si élevées soient-elles, ne pourront tenir plus que quelques mois. La Chine est aussi particulièrement bien placée pour exercer une influence modératrice sur le cours des événements en raison de ses liens étroits tant avec l’Iran qu’avec le Pakistan qui joue ces temps-ci le rôle de médiateur attitré entre Washington et Téhéran. On se souvient aussi qu’en mars 2023, c’est par son entremise que l’Iran et l’Arabie Saoudite avaient rétabli leurs relations diplomatiques rompues depuis sept ans. Ainsi paraissait-il raisonnable d’espérer que la rencontre entre Xi Jinping et Donald Trump pourrait déboucher sur une avancée dans ce domaine.

Au Sommet, faute d’engagement chinois, les deux parties sont tombées d’accord, selon les mots de Donald Trump, sur trois idées simples : « nous voulons que cela prenne fin ; nous ne voulons pas qu’ils possèdent l’arme nucléaire ; nous voulons que le détroit soit ouvert ». C’est donner à entendre que si Xi Jinping n’a pas voulu faire à son interlocuteur le cadeau de quelque action sur Téhéran, le besoin d’agir n’a pas disparu pour autant. Il est tout à fait possible que Pékin s’y emploie discrètement, et même plus tôt qu’on pourrait le penser.

Quant au conflit dont on a peu parlé au Sommet, celui qui oppose la Russie à l’Ukraine, Xi Jinping aurait en effet déclaré à son homologue, contrairement au communiqué de son porte-parole, que Vladimir Poutine pourrait finir par regretter son invasion du 24 février 2022. Il a formulé ce jugement alors même qu’il n’était pas sollicité de le faire et que le chef du Kremlin était attendu quatre jours plus tard à Pékin. C’est peut-être le signe qu’un virage pourrait se préparer sur ce front.

Au total donc, le Sommet peut s’analyser comme un effort, encore modeste mais encourageant, visant à stabiliser les relations internationales ou, selon les mots de Xi Jinping, à établir « une nouvelle vision pour bâtir une relation sino-américaine constructive et stratégiquement stable ». Avec la visite de Vladimir Poutine dans la foulée, la Chine apparaît bien comme le chef d’orchestre qui guide cet effort.

Incidemment, il faut bien reconnaître que dans l’orchestre en question, la voix de l’Europe se fait entendre bien en dessous de ses capacités tant elle peine à s’organiser. On pense ici à la mise en œuvre des rapports Letta et Draghi et à la mise à niveau de la défense du continent. Les objectifs sont parfaitement identifiés mais les Européens, terriblement lents à les poursuivre. C’est peut-être l’aiguillon de l’urgence qu’ils ne ressentent pas suffisamment. Le monde, qui n’arrête pas de tourner et qui pourrait bien s’esquisser sans elle, devrait jouer ce rôle.

 

Philippe COSTE
Ancien Ambassadeur

 

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