La nouvelle guerre d’Iran, celle qui a commencé tambour battant avec le spectaculaire bombardement du samedi 28 février 2026 qui, d’un seul coup, a décapité une bonne partie du commandement politico-militaire du pays, cette guerre ne fait que commencer. A ce stade, au-delà des évidences – le chaos au Moyen-Orient et les turbulences de l’économie mondiale – beaucoup d’aspects du sujet restent incertains, beaucoup de facteurs peuvent évoluer dans un sens ou dans un autre et leur combinaison est imprévisible. Force est donc de restreindre l’analyse et de la concentrer sur la question préalable : pourquoi donc avoir eu une fois de plus recours à la guerre ?
A cet égard, gardons en tête que la décision de déclencher une opération de cette envergure se prend toujours – et souvent prioritairement – avec à l’esprit des considérations de politique intérieure. Celles-ci ont sûrement pesé leur poids dans la dernière intervention militaire israélo-américaine en Iran. Mais si elles sont faciles à comprendre dans le cas d’Israël, elles le sont beaucoup moins dans celui des Etats-Unis.
A priori en effet, Donald Trump avait toutes les raisons de ne pas se lancer dans l’aventure. D’abord, il avait fait campagne contre « les guerres sans fin » et promis qu’avec lui, on allait mettre un terme à toutes les guerres. Une fois élu, il avait rondement exécuté ce programme, se vantant bientôt d’avoir mis fin à huit conflits armés et de se trouver parfaitement qualifié pour se voir décerner le prix Nobel de la paix. « America first » signifiait aussi qu’après cela, les Etats-Unis entendaient bien cesser de se charger de la paix du monde pour le plus grand bénéfice du reste de la planète. Ensuite, la Chine étant désignée comme l’adversaire principal, il fallait impérativement se retirer des conflits secondaires comme l’Ukraine et le Proche/Moyen-Orient. Enfin, dans la perspective d’élections « midterm » qui s’annonçaient mal – avec de très mauvais sondages qui reprochaient notamment au président de se disperser sur les sujets oiseux au lieu de s’occuper de ce qui intéresse les électeurs, à savoir le pouvoir d’achat – il aurait dû être hors de question de lancer une opération qui ne pouvait que relancer l’inflation : avec la hausse du prix de l’essence et autres produits de première nécessité et, de ce fait, l’impossibilité de remplir l’objectif si impatiemment attendu de la baisse des taux d’intérêts. Bref, après le bombardement de juin dernier qui avaient anéanti les installations nucléaires de l’Iran, tout militait pour que le 47ème président se garde de tremper dans pareille aventure, au moins dans les huit prochains mois. Et pourtant, il a fait le contraire.
La Maison Blanche n’a pas manqué d’en donner toutes sortes d’explications… qui ont en commun de n’être pas vraiment convaincantes. Interdire à l’Iran d’accéder à la bombe atomique ? Ç’avait été le travail de juin dernier et à supposer qu’il n’ait pas été complètement accompli, il n’y avait aucune urgence pour le parachever maintenant. Détruire son arsenal de missiles susceptibles un jour d’atteindre les Etats-Unis ? Ici encore, aucune urgence. Quant à ceux capables de frapper des cibles américaines ou autres dans la région, il suffisait de s’abstenir de donner aux mollahs des raisons d’exercer des représailles. Faire cesser le soutien aux groupes armés régionaux (Hamas, Hezbollah, Houthis) ? Même réponse : ils sont déjà considérablement affaiblis et n’étaient plus capables de prendre des initiatives significatives. Changer le régime à Téhéran ? Comme dit Keir Starmer, ce n’est évidemment pas quelque chose que l’on peut faire du ciel, sans troupes au sol et sans une relève crédible dûment identifiée capable de prendre le pouvoir.
On en est réduit alors à chercher des raisons inavouables. Serait-ce un calcul électoral, afin de retourner l’opinion à l’approche des « midterms » en misant sur l’idée qu’en temps de guerre, les citoyens américains, naturellement patriotes, ont tendance à faire bloc autour de leur président ? Raisonnement encore une fois peu convaincant. D’ici au scrutin de novembre prochain, le délai est trop long. En huit mois, une opération aussi risquée a beaucoup trop de chances de connaître des développements inattendus, qui peuvent au contraire aboutir à mobiliser massivement les électeurs contre celui qui en a pris la malheureuse initiative.
Reste l’hypothèse que Donald Trump, par gloriole, a consenti à se laisser manœuvrer par Benjamin Netanyahou. Elle a de bons arguments en sa faveur. De très longue date, le Premier ministre israélien est focalisé par la menace iranienne. C’est lui qui a persuadé le même président américain, en 2018, de retirer les Etats-Unis de l’accord de Vienne de 2015, celui qui prévoyait la levée des sanctions contre l’interdiction faite à l’Iran d’enrichir son uranium au-delà du seuil de suffisance pour des usages purement civils : il considérait que sa durée de vie, limitée à 10 ans, était beaucoup trop faible. Donald Trump l’a suivi trop heureux de défaire ce que Barack Obama avait fait. En juin 2025, c’est encore Benjamin Netanyahou qui a entraîné son homologue hésitant à se joindre aux attaques israéliennes contre les installations nucléaires iraniennes. Comme maintenant, le feu vert du Congrès n’avait pas été sollicité et l’opinion publique, majoritairement hostile à l’opération, avait été superbement ignorée. A l’époque, Pete Hegseth, secrétaire à la Défense des Etats-Unis, déclarait significativement : « De nombreux présidents ont rêvé de porter le coup de grâce au programme nucléaire iranien, et aucun n’a pu le faire avant le président Trump. »
Le 27 février dernier, le phénomène déclencheur tient sans doute à une découverte extraordinaire, faite séparément par le Mossad et la CIA : celle qu’une réunion de la plupart des grands chefs politiques et militaires de la République Islamique autour du guide suprême aurait lieu le lendemain. C’est vraisemblablement ce qui a conduit l’hôte de la Maison Blanche à jeter les dés. L’occasion était trop belle de décapiter d’un coup le régime des mollahs. Comme on dit, l’occasion a fait le larron ou, en tout cas, a bien pu le faire.
Au surplus, en véritables professionnels de la communication, Benjamin Netanyahou et Donald Trump savent tirer tout le parti possible de n’importe quel événement. Quel qu’il soit, celui-ci peut toujours jouer le rôle de « side show » qui permet utilement de détourner l’attention. Pendant que le monde a les yeux fixés sur la question iranienne, le Moyen-Orient, les prix du pétrole et du gaz, l’économie mondiale etc., les deux chefs d’Etat pourront, à l’insu de tous, l’un pousser ses pions vers l’annexion de la Cisjordanie et l’autre, pousser vers la trappe l’embarrassante affaire Epstein.
Philippe COSTE
Ancien Ambassadeur
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