Dans les semaines qui précédaient le Sommet de l’OTAN à Ankara, une grande incertitude, pour ne pas dire une réelle inquiétude, régnait parmi les Européens sur la manière dont allait se dérouler la grand-messe annuelle de l’Alliance Atlantique. Les déclarations fracassantes et autres posts assassins du Président des Etats-Unis sur Truth Social faisait craindre qu’un nouvel orage n’éclate entre les participants qui fragiliserait un peu plus la relation transatlantique. Et en effet, dès l’arrivée de l’homme fort de Washington, les Européens ont été copieusement servis. Donald Trump s’est employé à les fustiger pour leur manque de soutien à sa guerre contre l’Iran. Il a asséné que la « République islamique du Japon » avait tiré 111 missiles sur l’USS Abraham Lincoln. Il a menacé de rompre les relations commerciales avec l’Espagne et, couronnant le tout, il a réitéré son ambition de faire passer le Groenland sous la souveraineté américaine.
Or, après cette grande douche froide d’ouverture, le reste de la réunion a pris un tout autre tour. Au point qu’au bout du compte, les membres de l’Alliance à nouveau unanimes ont pu conclure sur un soutien ferme à l’Ukraine, un engagement renouvelé en faveur de la défense collective et en faveur de la dissuasion nucléaire, ainsi qu’une reconnaissance de l’augmentation significative des dépenses, de la production et de la modernisation des équipements de défense européens. Même l’Union Européenne a été saluée pour ses engagements financiers envers Kiev. En conférence de presse à l’issue du Sommet, Donald Trump est allé jusqu’à déclarer qu’il « y avait beaucoup d’amour et d’unité dans cette salle aujourd’hui. Cela n’aurait pas pu mieux se passer. »
Que penser de ce bilan troublant ? Où est le bluff, où est la vérité ? La clef de voûte de la solidarité transatlantique est-elle encore solide ?
Nul doute que le festival de fantaisies dont le Président des Etats-Unis a gratifié ses partenaires ne traduise une évolution profonde. On sait que depuis une quinzaine d’années déjà, Washington considère que c’est la Chine, et non l’Europe ou le Moyen Orient, qui constitue sa priorité géo-stratégique. Mais plus profondément ce sont les sociétés des deux côtés de l’Atlantique qui s’éloignent. Aujourd’hui, les générations passées des élites américaines européanisées sont à la fois rejetées en tant qu’élite et marginalisées par la génération montante de cadres qui n’ont plus d’attache avec l’Europe ou qui en ont plutôt avec l’au-delà du Rio Grande. Exit l’allemand Henry Kissinger, la Tchèque Madeleine Albright ou le Français Antony Blinken. Place au Cubain Marco Rubio et à ses pareils. A quoi s’ajoute qu’au cœur de l’Amérique profonde, la crise identitaire encourage la remontée de valeurs de plus en plus étrangères à l’universalisme européen. Symétriquement, les Européens prennent plus en plus leur distance par rapport à cette Amérique qu’ils ne reconnaissent plus. Même les dirigeants d’extrême droite, un temps séduit par le programme MAGA, s’en écartent désormais. Après l’échec électoral de Victor Orban en dépit du soutien affiché de JD Vance, Georgia Meloni en Italie, Nigel Farage au Royaume Uni, la direction de l’AfD en Allemagne et Marine Le Pen en France, tous se sont rendu compte qu’il était maintenant devenu plus payant de s’opposer à Donald Trump que de s’en réclamer.
Malgré tous ces signes de dérive des continents, une bonne partie des dirigeants européens veulent encore croire que le mouvement pourrait être réversible, qu’il faut au moins laisser ses chances à la possibilité qu’une fois purgé le mandat du 47ème Président, la suite de la relation transatlantique retrouve, sinon son cours traditionnel, du moins un cours moins divergent. C’est sans doute que leurs yeux clignent devant l’immensité des problèmes que pose la possibilité, même lointaine, d’un retrait américain de l’OTAN.
Dans l’immédiat, le soutien américain demeure vital tant que persistent les lacunes bien connues de la défense conventionnelle du vieux continent : en systèmes satellitaires et en drones, en flottes d’avions de transport, d’avions de reconnaissance et d’avions de ravitaillement en vol, en artillerie à longue portée et en défense anti aérienne… Et à supposer que ces lacunes soient un jour comblées, il faudrait aussi que les Européens se mettent en état d’assurer la gestion du commandement opérationnel de la bataille. Les Etats-Unis ont jusqu’à présent joué le rôle de facteur d’équilibre politique entre les divers pays européens. Qui pourrait les remplacer ? La France et le Royaume Uni, puissances nucléaires ? L’Allemagne qui rénove à marche forcée ses moyens conventionnels ? Les trois ensemble ? Avec d’autres ?
Les petits pays du continent, par ailleurs, ont des interrogations légitimes quant à la fiabilité des trois premières puissances européennes. Les deux nations nucléaires éliront-elles des dirigeants populistes pro-russes ? La première économie ne va-t-elle pas utiliser ses dépenses militaires record pour dominer ses voisins ? Même si rien de tout cela ne se produit, Paris, Londres ou Berlin ne peuvent exercer leur leadership que par consensus et être acceptées par les autres.
Autrement dit, si le Sommet d’Ankara n’a pas dérapé, son bilan – en fait incertain – soulève tout une série de questions pour le moins difficiles. Pendant ce temps, même si elle se garde d’en dire mot, la Maison Blanche est parfaitement consciente des avantages qu’elle tire du lien transatlantique. Pour les Etats-Unis, l’Europe représente un atout stratégique de premier ordre et un marché essentiel pour ses industriels de l’armement. Mieux vaut donc rester dans l’Alliance quitte à pressurer davantage les Européens. On est donc dans un entre deux qui pourrait bien durer encore longtemps. Beaucoup dépend en fait de ce que les Européens eux-mêmes sont décidés à faire pour en sortir.
POUR ALLER PLUS LOIN
Relire : Le bras de fer continue entre les États–Unis et l’Iran
Relire : La 62ème Conférence sur la sécurité de Munich
Relire : Le G7 d’Evian