Jean-Pierre Cabestan, sinologue, directeur de recherche au CNRS et professeur émérite à l’université baptiste de Hong Kong, publie Deng Xiaoping : Révolutionnaire et modernisateur de la Chine. Dans cet ouvrage synthétique et précis, il retrace le rôle central de Deng dans la transformation de la Chine post-maoïste. L’auteur montre comment ce dirigeant a impulsé les réformes économiques et ouvert le pays au monde, posant les bases de la Chine contemporaine. Une analyse essentielle pour comprendre l’essor du géant chinois.
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Deng Xiaoping est né en 1904 et mort en 1997. C’est dire qu’il incarne en quelque sorte l’essentiel du XXème siècle chinois, puisqu’il a vécu, en témoin tôt engagé, la fin du régime impérial et la deuxième partie du « siècle des humiliations », la montée du communisme et la révolution de 1949, le grand bond en avant et la révolution culturelle, et que, devenu enfin le premier responsable de son pays, il en a inspiré aussi bien le stupéfiant décollage économique que la consternante tragédie de la Place Tien Anmen, deux accomplissements majeurs à quoi peut se résumer son immense héritage et qui continuent d’exercer une influence profonde sur l’évolution de la Chine et même du monde jusqu’à maintenant.
Jean-Pierre Cabestan fait revivre son héros d’une écriture parfaitement claire et toujours finement nuancée, qui s’appuie sur un appareil d’informations et de références d’une richesse impressionnante. Bien sûr, l’évocation de Deng Xiaoping offre à l’auteur l’occasion de nous représenter aussi la Chine du siècle passé et plus particulièrement les arcanes du pouvoir, de Yan’an à la Cité Interdite, avec ses incessantes luttes de factions, ses règlements de compte à fleurets mouchetés ou à couteaux tirés, ses successions de disgrâces et de réhabilitations dont Deng lui-même, comme à peu près tous ses pareils, n’a pas été épargné.
Comme tous les bons livres, celui-ci fait naître de nombreuses réflexions et de nombreuses interrogations dans l’esprit du lecteur. On en retiendra surtout deux.
La première porte sur le destin de la démocratie en Chine. Avec la répression du mouvement de la Place Tien Anmen, Deng a brutalement fermé la porte à toute velléité de faire davantage participer la société aux décisions qui la concernent, déterminé à conjurer le risque d’introduire le débat, donc le pluralisme et au bout du compte, de remettre en cause le monopole du parti communiste et de son rôle dirigeant. La décision de Deng a marqué un tournant qui continue de produire ses effets aujourd’hui. On sait que Xi Jinping est particulièrement vigilant pour étouffer dans l’œuf toute tentative de rouvrir le sujet, qu’il voit dans Gorbatchev celui qui a laissé le PCUS perdre le contrôle de la société russe ce qui, à ses yeux, a entraîné l’effondrement de l’Union soviétique et qu’il voit dans Vladimir Poutine le providentiel restaurateur du bon ordre.
Beaucoup de nos contemporains se résignent aujourd’hui à considérer que ce nouveau cours est là pour durer et que le lien souvent établi entre le développement économique et la démocratisation de la société est l’une des funestes illusions de la fin du XXème siècle dont la réalité présente nous force à revenir. Ce que suggère Jean-Pierre Cabestan, c’est que les circonstances qui ont conduit le pouvoir chinois à prendre cette voie n’avaient rien de fatal, qu’il eut suffi de quelques grains de sable pour faire pencher la balance de l’autre côté, par exemple que la santé des vétérans du parti ait été moins florissante et que l’octogénaire Deng Xiaoping disparaisse avant le septuagénaire Hu Yaobang, son cadet de 12 ans… En tout cas, il nous rappelle combien l’aspiration à plus de démocratie était forte et spontanée en Chine dans les années quatre-vingt et qu’il n’y a pas de raison a priori pour qu’il en aille autrement aujourd’hui.
L’autre réflexion ou interrogation porte sur Xi Jinping, le nouveau maître de la Chine. Après Deng et ses deux successeurs immédiats, son arrivée au poste suprême s’est caractérisée par une nette inflexion de la ligne suivie auparavant, plus précisément par un renforcement du pouvoir personnel du chef de l’Etat (abandon du double mandat de cinq ans, rétablissement du culte de la personnalité) et par une crispation de ce pouvoir, devenu plus intolérant vis à vis de la société chinoise et plus agressif vis à vis du monde extérieur. Avec le recul que son livre nous permet de prendre, Jean-Pierre Cabestan fait ressortir tout ce que cette posture révèle de l’insécurité de Xi (il parle même de « paranoïa ») et tout ce qu’elle traduit de fondamentalement défensif. Accessoirement, encore un point commun avec Vladimir Poutine.
Il y aurait encore mille choses à dire tant ce livre est riche. On pense par exemple à la compétition entre les factions et au rôle d’arbitre du chef (que sont-elles devenues, ces factions, aujourd’hui ?), ou à cette manière de prendre sa retraite tout en continuant de régenter l’essentiel de derrière le rideau (sera-ce toujours le cas maintenant que les mandats ne sont plus limités?) ou à l’influence qu’a exercé la démocratisation aux Philippines, en Corée du Sud, à Taïwan sur l’évolution de la pensée politique en Chine (la Chine devenue super puissance est-elle toujours influençable?). Jean-Pierre Cabestan évoque à plusieurs reprises le rôle joué par la tradition confucéenne, qui s’ajoute à celle du marxisme-léninisme, pour expliquer le maintien du parti communiste au pouvoir. Est-ce à dire que le parti est là pour toujours ? C’est bien l’intention de tous les maîtres de la Chine qui se sont succédé depuis Mao.
En tout cas, un livre tout à fait recommandable.
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POUR ALLER PLUS LOIN :
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