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Par-delà la puissance et la guerre”, Bertrand Badie, Odile Jacob, 2026

 

Professeur émérite de sciences politiques et de relations internationales à Sciences Po Paris, Bertrand Badie est un spécialiste des relations internationales, il s’intéresse en particulier à la remise en cause des cadres classiques d’analyse tels que le modèle westphalien de souveraineté ou la conception clausewitzienne de la guerre. Ses travaux portent plus largement sur le multilatéralisme, les rapports de domination et les acteurs non étatiques. Il est l’auteur d’une trentaine d’ouvrages dont son dernier paru en janvier 2026 : Par-delà la puissance et la guerre. La mystérieuse énergie sociale.

 

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Les puissances d’aujourd’hui « n’impriment » plus ; malgré des moyens militaires et technologiques qui ne cessent de s’accroître, les États peinent à remporter des guerres et à imposer un ordre global stable. Cette tendance s’observait déjà au lendemain de la Seconde Guerre mondiale, où les guerres de décolonisation ont montré l’incapacité des États à vaincre durablement des sociétés mobilisées. Cette transformation de la puissance, dans sa conception classique, conduit Bertrand Badie à en repenser les fondements.

Il introduit alors le concept de « mystérieuse énergie sociale ». Ce mystère qu’il décrit ne relève pas tant de l’ignorance mais d’une difficulté à étudier et à admettre que les acteurs de la société civile prennent davantage de place sur la scène internationale. Ce nouveau phénomène permet à l’auteur d’élargir le champ des études internationales en y intégrant les émotions collectives et les mobilisations populaires.

 

 

La crise du modèle classique de la puissance

L’interdépendance croissante entre les États fragilise les mécanismes traditionnels de la puissance. D’après Bertrand Badie, le modèle classique du rapport de force, où un État pouvait imposer sa volonté par sa supériorité militaire, devient inadapté. Dans un contexte mondialisé, l’usage de la puissance produit souvent des effets rétroactifs. Les sanctions occidentales contre la Russie illustrent ces mécanismes : en cherchant à contraindre un adversaire, les États s’exposent eux-mêmes aux conséquences économiques et politiques de leurs décisions.

L’évolution des alliances internationales témoigne également de cette transformation. Conçues initialement comme des instruments de stabilisation, elles peuvent engendrer des effets contre-productifs lorsqu’elles cherchent à figer un ordre politique contesté. L’exemple de la Sainte-Alliance établie en 1815 montre que la préservation d’un équilibre imposé peut paradoxalement renforcer les dynamiques de contestation qu’elle entend contenir. La puissance ne disparaît pas, mais son exercice devient plus incertain et moins prévisible.

 

 

Les stratégies de restauration de la puissance

Face à cet affaiblissement de la puissance traditionnelle, Bertrand Badie démontre comment certains chefs d’État s’obstinent à la redéfinir. La nostalgie et la frustration figurent parmi les aspects principaux de cette réinterprétation. Des dirigeants comme Vladimir Poutine ou Viktor Orban s’inscrivent dans une logique de réaffirmation nationale, fondée sur le récit d’un passé glorieux à reconquérir. Cette posture traduit les difficultés rencontrées par certaines puissances à redéfinir leur place dans un système international en mutation.

Par ailleurs, l’auteur explique comment certaines formes de la puissance se réfugient dans ce qu’il qualifie de « libertarianisme recomposé » : un État devenu « nu » qui s’affranchit des règles internationales, juridiques et bureaucratiques afin d’agir plus directement selon ses intérêts stratégiques. L’intervention militaire états-unienne du 3 janvier 2026 au Venezuela illustre cette logique d’émancipation des cadres multilatéraux traditionnels. La capture du président vénézuélien Nicolás Maduro réalisée sans mandat du Conseil de sécurité des Nations unies a suscité des controverses sur le respect du droit international et le principe de souveraineté des États.

 

 

L’irruption des dynamiques sociales dans la scène internationale

L’un des apports significatifs de l’ouvrage réside dans une dimension longtemps négligée de la puissance que Bertrand Badie appelle « énergie sociale ». L’affaiblissement de la puissance tient en partie dans l’incapacité des États à contrôler les émotions collectives, à l’image des guerres de décolonisation qui occupèrent la sphère internationale dans la deuxième moitié du XXe siècle. L’énergie sociale ne désigne pas un acteur structuré mais une dynamique diffuse qui traverse les sociétés et modifie les conditions d’exercice de la puissance sans s’y substituer totalement.

La puissance n’est plus le monopole d’un petit nombre de « Princes ». Au contraire, elle se diffuse à une pluralité d’acteurs, capables d’influencer l’équilibre diplomatique. Cette transformation tient notamment à l’accès croissant des populations à l’information. La circulation rapide des images et des témoignages sur les réseaux sociaux rend immédiatement visibles les crises internationales et favorise des mobilisations transnationales portées par un sentiment d’ « empathie internationale ». De même, cette souffrance collective peut se transformer en colère voire en « rage » capable d’alimenter des mobilisations politiques destinées à peser sur les décisions gouvernementales.

Les manifestations répétées survenues en Iran illustrent cette diffusion de l’énergie sociale. Initialement locales, elles se sont progressivement étendues à l’ensemble du pays, avant de susciter des mobilisations de soutien à l’étranger, en particulier au sein des sociétés occidentales.

Bien que ces actions collectives exercent une pression non négligeable sur le régime en place, celles-ci ne renversent pas un État qui détient le monopole de la force.  Cet exemple met en lumière les limites de l’énergie sociale : elle influe sur les rapports internationaux sans pour autant se substituer aux logiques de puissance traditionnelles.

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L’ouvrage ne constitue pas une rupture théorique majeure dans les relations internationales mais Bertrand Badie prolonge ses précédents travaux, en attribuant une place centrale au concept « énergie sociale ». Il propose ainsi une lecture renouvelée des relations internationales, enrichies d’exemples récents qui souligne le rôle déterminant des dynamiques sociales dans l’évolution des rapports de puissance.

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POUR ALLER PLUS LOIN :

Relire – « Inter-socialités, le monde n’est plus géopolitique »

Revoir – Entretien avec Bertrand Badie, « le système westphalien, encore d’actualité ? »

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