La rencontre Trump–Xi du 30 octobre 2025 a été minimale et n’a produit qu’une trêve commerciale limitée, sans avancée sur les enjeux majeurs comme l’Ukraine.
La Chine soutient fortement la Russie sur les plans diplomatique, économique, financier et militaire, rendant possible la poursuite de son effort de guerre.
L’alliance sino-russe vise à affaiblir les États-Unis, ce qui rend improbable une véritable coopération Pékin–Washington pour instaurer la paix en Ukraine.
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Loin d’un grand événement diplomatique, la rencontre entre Donald Trump et Xi Jinping en Corée du Sud le 30 octobre 2025 – 100 minutes, sans conférence de presse ni communiqué communs – a été réduite au minimum. Il a été entendu que le vrai Sommet aurait lieu le 26 avril 2026, date à laquelle le Président des Etats-Unis se rendra en visite officielle à Pékin. Sans surprise dans ces conditions, les résultats de la rencontre de Busan se bornent, pour l’essentiel, à une trêve d’un an sur les interruptions d’achats de soja et d’exportation de terres rares, à la suspension de la menace américaine d’augmentation de 100% des droits de douane et à la confirmation des efforts chinois sur le fantanyl. Pour le reste, si la question de Taïwan n’a pas été abordée ni davantage celle de l’achat de pétrole russe par la Chine, Donald Trump a indiqué qu’il avait évoqué l’Ukraine et que les deux parties s’étaient engagées à œuvrer ensemble pour y instaurer la paix.
Cette dernière déclaration relève à l’évidence du vœux pieux. En réalité, le soutien de la Chine à la Russie a commencé dès le lendemain de l’invasion à grande échelle de l’Ukraine et n’a pas cessé de s’intensifier depuis lors. Si embarrassé – et forcément dissimulé – soit il, ce soutien est multiforme, c’est à dire qu’il couvre un spectre très étendu, allant du champ diplomatique au champ militaire en passant par une aide commerciale, énergétique et financière.
Soutien diplomatique ? C’est d’abord le plan de paix de février 2023 « sur le règlement politique de la crise ukrainienne » qui se gardait de parler de guerre et mettait sur le même plan l’agresseur et l’agressé. Il permet à la Chine de se poser en arbitre entre les protagonistes et, le jour venu, en possible garant d’une paix future. Plus généralement, la Chine et la Russie coordonnent et soutiennent leurs intérêts respectifs au sein de l’ONU, des BRICS, de l’Organisation de coopération de Shanghai et d’autres organisations du même genre. Les événements internationaux régulièrement organisés par la Chine offrent autant de plates formes internationales à la Russie.
Sur le plan commercial, la Chine s’est substituée dans toute la mesure du possible aux partenaires occidentaux de la Russie. Depuis l’invasion, le volume des échanges entre les deux pays s’est accru d’environ 30 % par an. La Russie importe de Chine des biens qui lui sont devenus inaccessibles du fait des sanctions, notamment des automobiles, des équipements industriels et agricoles, ainsi que des produits électroniques. En retour, elle lui exporte des matières premières et des produits agricoles, notamment des hydrocarbures, le principal pourvoyeur du budget militaire de la Russie, dont la Chine est le principal acheteur au monde.
De même en matière financière la Chine a apporté un soutien crucial à la Russie après sa sortie du système SWIFT en intégrant les banques russes à son système de paiements interbancaires transfrontaliers (CIPS). Depuis le début de la guerre, l’utilisation du yuan pour les transactions bilatérales a connu une forte augmentation. La Russie effectue environ un quart de ses règlements avec les pays tiers par l’intermédiaire de banques chinoises, en utilisant le yuan.
Enfin, la Chine hésite de moins en moins à soutenir militairement la Russie. Elle met depuis longtemps à sa disposition les équipements et les technologies à double usage, essentiels pour l’aider à reconstituer et développer ses capacités militaires. Ces derniers mois, des responsables du département d’État américain ont estimé que la Chine fournissait désormais près de 80% de ces biens. Elle lui fournit aussi un soutien par satellite pour lui permettre d’améliorer la précision des missiles envoyés sur l’Ukraine. Selon le Washington Post du 13 octobre 2025, la Chine a considérablement accru ses livraisons à la Russie de composants essentiels à la fabrication de drones à fibre optique, largement utilisés par l’armée de Poutine sur les champs de bataille ukrainiens. Plus précisément, les livraisons de câbles à fibre optique et de batteries lithium-ion ont explosé ces derniers mois. En août 2025, la Chine a exporté un nombre record de kilomètres de câbles à fibre optique vers la Russie. Le même mois, elle a fourni aux Russes pour environ 47 millions de dollars de batteries lithium-ion. L’importance de ces contributions chinoises sont capitales. Sans un approvisionnement régulier en composants chinois de drone bon marché, par exemple, il est peu probable que la Russie pourrait maintenir l’intensité actuelle des bombardements sur les villes ukrainiennes et les infrastructures civiles du pays.
Au total, on peut dire que l‘aide chinoise à la guerre russe est décisive. Il n’y manque que la participation de troupes chinoises en Ukraine, encore que, significativement, le web chinois, d’ordinaire si sourcilleux, laisse complaisamment passer les campagnes de recrutement de volontaires encouragés à rejoindre l’armée russe. A cela près, tout se passe comme si Pékin était bel et bien partie au conflit : beaucoup moins visible que Pyong Yang mais beaucoup plus efficace. En tout cas à peu près symétrique de la position américaine, l’un derrière l’Ukraine, l’autre derrière la Russie.
Il est vrai qu’une coopération sino-américaine pour mettre fin au conflit pourrait trouver un terrain commun : la même complaisance à l’égard de Vladimir Poutine, la même tendance à mettre les deux protagonistes sur le même plan et la même disposition à faire porter à Kiev l’essentiel des concessions.
Mais c’est ignorer combien la force du lien qui tient ensemble le Kremlin et le Zhongnanhai tient à la volonté d’affaiblir les Etats-Unis. Le 4 juillet 2025, s’adressant à Kaja Kallas, Haute Représentante de l ‘Union européenne pour les Affaires étrangères et la Politique de sécurité en visite à Pékin, Wang Yi, son homologue chinois, a déclaré sans fards (pour une fois) que la Chine ne voulait pas d’une défaite de la Russie en Ukraine parce que dans ce cas Washington serait en mesure de concentrer toute son attention sur elle. Il aurait pu ajouter que la poursuite de la guerre a aussi l’avantage de saigner la Russie et de l’enchaîner de plus en plus à son discret complice et indispensable soutien.
Plus fondamentalement, la fameuse déclaration sino-russe du 4 février 2022, sur « sur les relations internationales entrant dans une nouvelle ère et sur le développement mondial durable » a fixé la doctrine commune aux deux pays. Elle vise tout entière à la remise en cause de l’ordre international dominé par l’Occident en général et les Etats-Unis en particulier. L’invasion de l’Ukraine, moins de trois semaines plus tard, doit se comprendre comme une première étape dans la réalisation de ce grand dessein.
Dans ces conditions, que la Chine et les Etats-Unis œuvrent ensemble pour instaurer la paix en Ukraine heurte de front aussi bien la doctrine que les intérêts de l’Empire du Milieu. Si Xi Jinping a laissé dire Donald Trump, c’est sans doute pour mieux cacher son jeu et pour se réserver la possibilité de jouer les arbitres, si les circonstances en ouvraient l’opportunité.
Par Philippe COSTE
Ancien Ambassadeur
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