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  • La 62e Conférence de Munich (13–15 février 2026) confirme que, dans un monde fracturé, la sécurité est centrale, tandis que la relation transatlantique se redéfinit sous tension.
  • Si le ton américain se veut plus apaisé, le fond demeure inchangé : maintenir l’Europe dans l’orbite stratégique des États-Unis et contenir toute autonomie trop affirmée.
  • Friedrich Merz a porté une vision structurée d’une Europe plus intégrée et militairement renforcée, relançant le débat sur le leadership européen à un moment où les équilibres internes de l’Union évoluent.

 

 

La 62ème Conférence sur la sécurité de Munich s’est déroulée du 13 au 15 février 2026. Quels enseignements peut-on en tirer ?

Tout d’abord, cette Conférence apparaît de plus en plus comme la version sécuritaire et géopolitique du sommet économique de Davos et prend désormais d’autant plus d’ampleur aujourd’hui que le monde est fracturé, incertain, et que l’économie est de plus en plus étroitement liée à la géopolitique des Etats.

115 d’entre eux étaient cette année réunis dans la capitale bavaroise et depuis le discours de JD Vance en 2025 l’Europe redoutait la voix de l’Amérique.

Accompagné par une importante délégation, c’est son Secrétaire d’Etat Marco Rubio qui portait cette voix de l’Amérique, et ses propos se sont avérés plutôt amicaux . « Nous Américains, nous serons toujours un enfant de l’Europe » a-t-il proclamé, loin des propos de JD Vance : « L’Europe est coupable d’avoir osé contrarier la diffusion des pensées réactionnaires ».

Si sur la forme, le propos est moins brutal, sans doute destiné en interne et à la veille des Mid Terms à un Parti Républicain qui commence à se crisper par rapport aux excès et dérives des récentes politiques mises en œuvre par Donald Trump, sur le fond l’Amérique reproche toujours à l’Europe de s’être égarée dans une politique climatique et migratoire lui faisant perdre ses valeurs civilisationnelles. « L’Europe doit être sauvée » !!…ce que réfute totalement Kaja Kallas la Haute Représentante de l’Union pour les Affaires étrangères. C’est donc à une vassalisation heureuse que nous invite Marco Rubio !

La réaction de l’Europe sur le dossier du Groenland, réaction empreinte d’une certaine fermeté et de réalisme, n’est sans doute pas étrangère à cette volonté d’apaisement du Secrétaire d’Etat américain… qui après Munich se rendait, malgré tout, en Hongrie et en Slovaquie!

Les Européens ne doivent pas être dupes et rester ainsi fermes et déterminés sur le concept « d’autonomie stratégique de l’Union », concept annoncé par Emmanuel Macron dans son discours de la Sorbonne en septembre 2017.

Si l’UE a pris conscience de la nécessité d’augmenter ses dépenses militaires (l’Allemagne à hauteur de +32% en 2025, la Pologne +20%, la France +13%), les USA ne souhaitent pas, pour autant, voir l’autonomie stratégique de l’Union contribuer à l’éloigner de leur propre sphère d’influence.

Elbridge Colby, le Sous-Secrétaire à la Guerre de Donald Trump l’a redit à Bruxelles le 12 février dernier devant les Ministres de la Défense de l’Alliance : « Nous continuerons à offrir la dissuasion nucléaire étendue des USA aux Européens ». Une promesse reçue par les 27 avec une légère méfiance d’où la réaction du Président Emmanuel Macron de réfléchir parallèlement à la mise en œuvre d’une dissuasion nucléaire européenne à partir de l’arsenal nucléaire Français et Britannique.

Si la force de l’Amérique est indéniable, tant sur le plan économique que militaire, sa force est aussi celle de ses Alliances. Or la nouvelle politique étrangère et commerciale du Président Donald Trump fragilise ces Alliances. Le Pentagone l’a bien compris , le soft-power américain n’est plus aujourd’hui ce qu’il était. Si ce concept s’impose et se construit sur le long terme par la confiance, toute perte de confiance rend sa reconstruction lente, difficile voire aléatoire. Tous les sondages dans les différents Etats membres démontrent désormais la suspicion, l’inquiétude des Européens vis à vis de l’Allié américain.

Et si, parmi les discours des nombreux Chefs d’Etat présents à Munich, celui du Chancelier allemand s’avérait le plus marquant ?

Friedrich Merz, dans une posture gaullienne, a souligné l’importance d’une Europe forte allant jusqu’à proposer la mise en œuvre, pour y parvenir d’un  « fédéralisme pragmatique » comme le recommande Mario Draghi dans son dernier rapport. Il a souhaité une harmonisation européenne des normes et standards de production des armes et matériel militaires, rappelé l’importance de l’Accord du Mercosur dont il souhaite la mise en œuvre provisoire dès maintenant, une étendue de la dissuasion nucléaire de la France et de la Grande Bretagne à l’ensemble des 27, une revitalisation du lien transatlantique avec une évolution du fonctionnement de l’OTAN. Cette vision très volontariste de l’Europe s’appuie sur un déploiement du potentiel miliaire inédit de la Bundeswehr dont on note l’importante progression depuis 2 ans. Ceci peut inquiéter quand parallèlement les projets franco-allemands que cela soit sur le volet SCAF (avion du futur) ou le volet MGCS (char du futur) sont à l’arrêt. Dès qu’il s’agit de souveraineté industrielle critique, le couple franco-allemand montre ses limites et les réflexes nationaux réapparaissent.

Il est évident que la situation politique et budgétaire française actuelle a fortement affaibli la voix de la France, voire la rend inaudible au moment où nous devrions développer notre leadership en Europe. Ceci explique très clairement le récent rapprochement de l’Allemagne et de l’Italie afin de donner corps à cette « Europe des meneurs de jeux » dont a parlé ouvertement Friedrich Merz à Munich ce 13 février.

L’Europe redoutait la voix de l’Amérique, elle a entendu celle de Friedrich Merz.

 

 

Par Jean BIZET,

 Ancien Sénateur, ancien Président de la Commission des affaires européennes du Sénat,

Senior Advisor, APCO Worldwide

 

 

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