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LES ENTREPRISES DANS LES TURBULENCES MONDIALES

4 novembre 2022

Tribune de Jean-Pierre RAFFARIN, Président de la Fondation Prospective et Innovation

« Comment naviguer dans les turbulences mondiales – par Jean-Pierre Raffarin », Les Echos, 22/11/2022.

 

Les entreprises ont de quoi perdre le cap de leur management. Il n’est pas facile aujourd’hui d’être une « Entreprise dans l’air du temps (E.A.T.) ».

Les marchés mondiaux sont bouleversés par les tensions géopolitiques. La guerre en Ukraine, au-delà de la tragédie qu’elle fait vivre au peuple ukrainien, ajoute des crises à la crise : inflation, coût de l’énergie, risque pour l’alimentation, guerre des monnaies, affaissement de la croissance… La rivalité sino-américaine fait craindre qu’une guerre peut en cacher une autre (Taïwan). Cette tension va structurer durablement la gouvernance mondiale. Dans ce contexte le projet européen est fragilisé et l’avenir de l’Afrique hypothéqué.

A cela s’ajoutent les pressions des changements climatiques (sobriété énergétique, transition écologique, protection de la planète, …), des évolutions culturelles et sociales (réseaux sociaux, déclin du collectif, aspirations des jeunes, montée de la violence, …), des nouvelles technologies (big data, intelligence artificielle, télétravail, …).

La période est à l’accélération des mouvements. Il faut s’y adapter.

La Fondation pour la Prospective et l’Innovation, en organisant des conférences en entreprises sur ces sujets, conclu à proposer trois orientations concrètes aux Entreprises qui veulent rester dans l’Air du Temps.

 

1/ LE LEADERSHIP PARTAGÉ

La situation est partout instable. Les entreprises ont besoin de repères fixes pour se positionner de manière lisible. Dans cet environnement, l’entreprise doit mettre en avant sa raison d’être et affirmer sa légitimité. En général, la meilleure des légitimités est de faire de sa singularité, un leadership. Le respect va généralement et spontanément vers le leader. Le leadership est un statut qui exprime et donne de la légitimité. Chaque entreprise est singulière, elle doit alors cultiver sa singularité en choisissant les éléments de cette singularité qui sont, si possible, à la fois, uniques et excellents. Cette spécificité est la source du leadership de l’entreprise. C’est le talent de l’entreprise. Il peut être pointu, pas nécessairement global.

Évidemment, ce leadership doit être incarné par un ou plusieurs leaders de l’entreprise. Il s’agit, pour eux, « d’incarner une force motrice qui rend compatible la destination proposée (la vision) et le chemin retenu (le management) ». Un ensemble de techniques peuvent être alors mises en œuvre pour mieux maîtriser les règles du leadership.

Ce leadership doit être partagé par les salariés de l’entreprise et, de préférence, de manière ascendante plutôt que descendante, c’est à dire que le leadership de l’entreprise intègre la part de leadership de chaque salarié. Chacun peut se sentir partie prenante dans un leadership authentique et partagé. Chacun peut progresser en matière de leadership ne serait-ce qu’en devenant « un meilleur pilote de soi-même ».

 

2/ LA PLANETISATION, LIEN AVEC LA SOCIÉTÉ CIVILE

Depuis quelques années seulement la planète est devenue un objet politique. Les jeunes et les sociétés civiles du monde entier font émerger un consensus selon lequel « protéger la planète c’est l’urgence pour protéger l’humanité ». Des organisations internationales sont totalement mobilisées face aux risques du changement climatique (ONU, GIEC, …). Dans cette période de tensions, la planétisation est le seul consensus qui a une consistance réelle dans le monde entier. Ce consensus, malgré les rivalités étatiques générées, est beaucoup plus fort et plus large que le « Consensus de Washington », fondement des phases précédentes de la mondialisation. Ceci conduit les sociétés civiles à vouloir mesurer régulièrement l’impact des entreprises quant à leurs pratiques environnementales mais aussi sociales et de gouvernance. Alors que les élites, les politiques, les médias… sont largement contestés et parfois discrédités, l’entreprise peut se protéger en affirmant sa proximité avec la société civile et notamment avec ses forces vives.

Vis à vis des jeunes, des femmes, de ce qu’on appelle les « influenceurs »… l’entreprise doit veiller à afficher une certaine harmonie avec les convictions de la société civile.

Quelles que soient les exigences de la segmentation pour le marketing de l’entreprise, celle-ci a intérêt à ne pas ajouter de divisions, de clivages voire d’antagonismes dans une société où la cohésion sociale est mise à l’épreuve et où la violence se fait très présente dans les relations sociales. La recherche du consensus au sein de la société civile restera vertueuse. L’entreprise doit s’appuyer sur ce qui fait cohésion. La planétisation de la responsabilité entrepreneuriale s’imposera.

 

3/ LA SOBRIÉTÉ CRÉATIVE

La communication change de paradigmes. Le produit n’est plus star. Les valeurs de la proximité reprennent le dessus sur celles de la distance. L’émetteur doit être sobre. D’abord, parce que la communication moderne doit intégrer les attentes de sincérité et d’humilité mais aussi parce que dans « la société des polémiques », la surexposition provoque des réactions d’hostilité rendues faciles par la nervosité des réseaux sociaux. La sobriété ne s’exprime pas seulement dans le domaine énergétique, mais dans le climat de crises multiples et simultanées, elle doit être globale et concerner chacun. Cette attitude de modération n’est pas une ambition low cost mais au contraire « une sobriété créative ». Les solutions d’avenir seront davantage issues de l’innovation que de la dépense. Toute les cultures politiques, même le socialisme chinois, font de la recherche et de l’innovation la priorité de toutes démarches de développement. Cela signifie que pour que la sobriété soit complètement dans l’air du temps elle doit être créative, face aux crises et aux opportunités ; il convient, alors, de faire le choix de « l’intelligence ajoutée », celle qui s’attelle à rechercher les solutions des problèmes qui, à ce jour, sont difficilement solubles. La sobriété n’exclut pas, au contraire, la confiance dans la science et le progrès, ce en quoi elle est une valeur pour l’humanisme d’aujourd’hui.

 

Une aventure vécue révèle combien l’expression de la société civile ne va pas toujours de soi.

L’une de nos belles régions accueillait, il a quelque temps, une entreprise américaine venant créer de nombreux emplois sur son territoire.

Le jour de l’inauguration était jour de fête. Le Ministre régional avait été convoqué. Le Maire a expliqué que grâce à la qualité des services municipaux l’entreprise avait été accueillie dans les meilleures conditions. Après lui, le Président du Conseil départemental a exprimé toute sa gratitude pour l’Agence économique départementale grâce à laquelle les américains avaient été convaincus.

Le Président de la Région, avec fougue, s’est félicité que grâce à sa politique de formation, particulièrement bien perçue sur le continent américain, la région pouvait légitimement célébrer ce succès. Pour conclure, le Ministre a tenu à remercier nos Ambassadeurs et les services de la France à l’étranger pour la fertilité de leur travail grâce auquel les emplois avaient traversé l’Atlantique. Applaudissements !

Le chef d’entreprise, pour remercier, demanda à prendre la parole, alors que s’engageaient les mouvements vers le buffet… il monta au pupitre et, dans un français impeccable, il déclara : si vous saviez le bonheur qui est le mien de créer des emplois dans… ma ville natale !!

Cette aventure démontre qu’on ne s’attache pas suffisamment à écouter la société civile. C’est elle, qui, dans « la société de polémiques » dans laquelle nous vivons, a le plus de crédit auprès des Français. C’est elle qui est source de légitimité. C’est donc d’elle que l’entreprise doit se rapprocher. Il ne s’agit pas de privilégier quelques groupes sociaux, la société civile est rarement une communauté sociale mais c’est un public qui se définit par un groupe de préoccupations, de valeurs consensuelles. C’est donc davantage une communauté intellectuelle qu’un groupe physique. Le management « des Entreprises dans l’Air du Temps » doit intégrer, à ses valeurs, les principales préoccupations de la société civile.

 

Pour aller plus loin :

Le leadership du Général de Gaulle – Vu par un chef d’entreprise 

De la performance à l’excellence, témoignage d’un entrepreneur

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