Date de la note : 21 août 2026
Hématologue de formation, Agnès Buzyn a exercé pendant plus de vingt ans comme médecin hospitalier, notamment à Necker-Enfants malades, où elle s’est spécialisée dans les leucémies et les greffes de moelle. Elle a ensuite dirigé plusieurs des grandes institutions sanitaires françaises : l’Institut national du cancer, puis la Haute Autorité de santé, avant de devenir ministre des Solidarités et de la Santé de 2017 à 2020, période durant laquelle elle conduit la loi santé de 2019 et affronte les débuts de la pandémie de Covid-19. Recrutée au cabinet du Directeur Général de l’OMS en janvier 2021, comme envoyée spéciale pour les affaires multilatérales, elle en partira en septembre 2022 pour être nommée Conseillère-Maitre en Service Extraordinaire à la Cour des Comptes. Elle est depuis 2025 également Présidente du think tank Evidences qui vise à défendre la place de la science dans la société.
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Pour Agnès Buzyn, on ne peut parler de la santé des Français indépendamment du système de santé dans lequel ils vivent. Rester en bonne santé suppose un système qui la préserve d’abord, soigne vite et bien, et auquel on accède sans difficulté. Le système de santé français reste, aux yeux de l’autrice, « le plus protecteur au monde », celui qui « faisait notre fierté » et pourtant l’insatisfaction n’a jamais été aussi vive. Agnès Buzyn refuse les deux récits faciles qui s’affrontent dans les médias, celui d’un abandon volontaire de l’hôpital public pour des raisons idéologiques, qu’elle juge « démagogique » et « faux », et celui d’un effondrement irrémédiable. Sa thèse de départ est simple, notre système de santé doit répondre aux besoins de la population, notre santé nous appartient, mais nous n’en sommes pas les seuls responsables. Le livre se présente ainsi moins comme un essai théorique que comme un livre programme organisé par grands thèmes : l’hôpital, les transitions démographiques et médicales, les dépenses, la prévention, les médicaments et la gestion de crise.
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L’hôpital, un bien commun
La première partie de l’ouvrage prend l’hôpital public pour « bien commun », un lieu qui reçoit et soigne « du milliardaire au SDF » sans regarder au-delà. Agnès Buzyn insiste sur l’idée que l’hôpital n’est pas un service public comme un autre. Sa construction coûte une dizaine de fois celle d’un collège, il exige des compétences pointues mobilisées 24 heures sur 24, et il souffre d’une pénurie de soignants que l’argent seul ne résout pas. De là découle sa défense de la gradation de l’offre instaurée par la loi de 2019, recentrer les petits établissements en « hôpitaux de proximité » (médecine générale et gériatrie) et concentrer les activités spécialisées telles que la réanimation, maternités, cancérologie dans des hôpitaux de référence au nom de la sécurité des patients, car un praticien qui opère peu perd en compétence. Elle déconstruit au passage la polémique récurrente sur le nombre de lits : avec 57 lits pour 10 000 habitants, la France se situe au-dessus de la moyenne de l’OCDE, et ce chiffre global a peu de sens face au virage domiciliaire et à l’essor de l’ambulatoire. Le système compte près de 2 800 établissements publics et privés fruit de l’histoire plus que d’une planification et dont la coexistence a son utilité dans l’organisation du système de santé. Agnès Buzyn défend également les agences (ARS, ATIH, HAS) souvent attaquées, leur coût est marginal et l’absence de régulation coûterait plus cher tout en dégradant la qualité et la sécurité.
Un système rattrapé par le vieillissement et la contrainte financière
La deuxième partie de l’ouvrage tient aux transitions démographique et épidémiologique. Le vieillissement et l’essor des maladies chroniques mobilisent un temps médical deux à trois fois supérieur à celui des années 1960, alors que le nombre de praticiens n’a pas augmenté dans ces proportions. La réponse n’est donc pas seulement de former plus de médecins, mais de libérer du temps médical. Cela passe par le transfert de certaines tâches à d’autres professionnels de santé, l’augmentation du nombre d’assistants médicaux, l’allègement de la bureaucratie, que les soignants jugent insupportable, ainsi que le recours aux outils numériques et à l’intelligence artificielle.
À cela s’ajoute le défi financier, sans doute le cœur de l’argumentation. La France consacre 12,3 % de son PIB à la santé en 2023, ce qui en fait le troisième pays le plus dépensier au monde, mais elle ne se classe qu’au douzième rang pour l’espérance de vie. C’est la preuve que d’autres facteurs, comme le mode de vie, comptent. Or, suivre la courbe naturelle des besoins exigerait environ 4 % de dépenses supplémentaires par an, quand la croissance avoisine 1 %, à ce rythme, la santé représenterait près de 20 % de la richesse nationale dans une quinzaine d’années.
Cette trajectoire, pour l’autrice, n’est ni soutenable ni nécessairement souhaitable. Elle écarte les fausses solutions, taxer les plus riches ne couvrirait qu’une fraction des besoins, chiffrés à plus d’une dizaine de milliards par an et rappelle que la logique actuelle des lois de financement de la Sécurité sociale, faite de baisses tarifaires successives, pénalise les professionnels sans distinguer la qualité des soins. La question n’est donc pas tant de dépenser plus que de dépenser juste. De distinguer fonctionnement et investissement, clarifier le partage des remboursements entre assurance maladies et les complémentaires, basculer d’une dépense subie vers un investissement maîtrisé, rééquilibrer entre ville et hôpital et régulariser la financiarisation de la santé.
Prévention, médicaments et financement, les leviers de la transformation
Les derniers points du livre sont tournés vers les problèmes et solutions de demain : La gestion d’une population vieillissante, le rôle de la prévention dans le système de santé et la gestion des médicaments. Le grand âge et la perte d’autonomie appellent à une réponse sur le cadre de vie autant que médicale, avec notamment la loi « grand âge », repoussée par le Covid, qui devait développer des solutions intermédiaires (résidences autonomie, services à domicile). Agnès Buzyn dénonce le déni collectif ou l’on met la préoccupation sur « mourir dans la dignité » mais pas sur « vieillir dans la dignité ».
Sur le rôle de la prévention Agnès Buzyn s’y montre lucide, voire critique de ses propres choix passés. La prévention primaire, agir sur l’alimentation, la sédentarité, l’isolement, n’est pas du seul ressort du système de santé. Elle relève d’une politique interministérielle et sociétale mobilisant l’école, les entreprises et les collectivités, qu’elle voudrait ériger en « grande cause nationale ».
Les pénuries de médicaments renvoient à une question d’indépendance stratégique et à la capacité même du pays à financer l’innovation. Selon l’autrice la réponse doit être apporté à l’échelle européenne, seule à même de redonner souveraineté et capacité d’action sur la fixation des prix et la sécurisation des chaines d’approvisionnement
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La conclusion synthétise la réforme en trois leviers, à effet de court, moyen et long terme. Réorganiser la médecine de ville et l’hôpital autour d’exercices collectifs et de parcours coordonnés, améliorer la pertinence des soins en s’appuyant sur le numérique et l’IA plutôt que sur la seule sanction, et investir massivement dans la prévention avec des mesures interministérielles.
Tout cela suppose une refonte des modes de financement et de rémunération en rééquilibrant les dépenses individuelles et les investissements collectif, de diversifier les rémunérations, de revoir les conventions avec l’assurance maladie et de porter une politique européenne du médicament. Surtout, le pilotage du système ne peut rester purement technique, il exige un débat démocratique et parlementaire sur le service public de la santé, et des choix politiques clairs et courageux.
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L’ouvrage ne propose pas de rupture conceptuelle, la plupart des orientations qu’il défend figurent depuis des années dans les rapports et les lois, et l’autrice le reconnaît volontiers, soulignant qu’elles « peinent à être traduites sur le terrain, faute d’incitations adaptées ». Sa valeur tient dans la clarté de ses arguments, d’une démonstration nourrie de chiffres et d’expérience de terrain, et dans une volonté assumée de démonter les idées reçues qui parasitent le débat. Demain, notre santé se lit ainsi comme un livre-programme à visée citoyenne, qui plaide pour un « service public de la santé ». Reste la question que l’autrice ne tranche pas tout à fait, celle de la stabilité politique. Dans un pays où les ministres se succèdent sans pouvoir inscrire leur action dans la durée une réforme dont les effets se comptent en décennies restera lettre morte.
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POUR ALLER PLUS LOIN :
Relire – «Par-delà la puissance et la guerre»
Relire – LE SURSAUT de la nation productive
Informations sur l'ouvrage