Date de la note : 27 juin 2025
Pour la relance du projet européen
Enrico Letta a présenté en avril 2024, à la demande des institutions européennes, le rapport « Much more than a market » (« Bien plus qu’un marché ») où étaient rassemblées des propositions pour l’avenir du marché unique européen. Faisant suite à ce rapport, dans son dernier ouvrage « Des idées nouvelles pour l’Europe : Avec les femmes et les hommes qui la font », publié dans un contexte marqué par les crises successives (Brexit, pandémie, guerre en Ukraine), il propose une réflexion approfondie plus personnelle sur la nécessaire évolution d’une Europe renouvelée, plus solidaire, plus innovante et plus inclusive si elle veut continuer à compter dans un marché mondialisé en pleine mutation.
Une enquête de neuf mois
Enrico Letta, né en 1966, actuel président de l’Institut Jacques Delors, a souhaité pour son dernier livre une approche très pragmatique de l’Union européenne confrontée à la nécessité d’une « transition verte, équitable et numérique » et de son financement.
S’il a usé, dans ce but, de toute son expérience acquise comme ancien président du Conseil des ministres italien (2013-2014) et du Forum diplomatique de la fondation GESDA (Geneva Science Diplomacy Anticipator), il a souhaité en outre consacrer neuf mois à un tour de l’Europe – à la mode des anciens compagnons du devoir – afin d’asseoir ses propos sur un fondement clair et crédible. Il a ainsi participé, durant ce riche périple, à 400 réunions, visité 65 villes, parlé avec les représentants des 27 Etats membres de l’UE ainsi que d’autres Etats participants, multiplié les discussions avec les partenaires sociaux, les entreprises, les universitaires, les étudiants et les think tanks les plus divers. Autant dire que sa parole s’est enrichie d’opinions ouvertes, complémentaires et contradictoires. Il en est ressorti un travail de terrain indispensable à quiconque veut secouer les vieux usages qui occupaient encore le haut du pavé.
En finir avec une vision passéiste du marché unique
Pour lui en effet, l’Europe – « imparfaite, critiquée, vulnérable, mais irremplaçable » – fonctionne encore sur d’anciens principes théoriques, hérités du XXe siècle, lesquels régulent toujours le marché : la libre circulation des personnes, des biens, des services et des capitaux. Poursuivre dans ce carcan serait ignorer le mouvement du monde où la composante technologique joue un rôle éminemment stratégique. Faute de n’avoir pas su anticiper cette nouvelle donne mondiale et bâtir un écosystème qui lui soit propre, l’Union européenne a rendu ses entreprises dépendantes des technologies développées en dehors de son territoire. En outre, la fragmentation des 27 marchés nationaux, entravant la croissance et l’innovation des entreprises, est un obstacle majeur à la création d’un véritable marché européen. Bien plus grave encore, notre démocratie court un risque majeur si elle reste enfermée dans de tels schémas et habitudes, coupés de leurs dimensions internationale et numérique.
Un marché unique repensé
C’est donc le long terme que l’UE doit viser à présent en privilégiant une politique d’investissements massifs dans le cadre d’une politique technologique commune et ambitieuse. Elle le peut si elle accepte de considérer le capital que représentent ses gigantesques bases de données. Aujourd’hui sous-exploitées, ces dernières courent le risque d’être utilisées par ses concurrents, ce qui aurait des répercussions extrêmement dommageables sur son « autonomie stratégique et sa sécurité économique ». La création d’une infrastructure technologique commune à toute l’Union, fondée sur l’exploitation de son intelligence collective, sur une politique du réel et un budget conséquent, n’est plus une option mais une obligation. La promotion de la connaissance et de l’innovation doit être une « cinquième liberté pour un nouveau marché unique » dont profiteront, entre autres, les domaines de la santé, si dépendants aujourd’hui de l’étranger.
Une telle politique impactera l’ensemble de nos modèles économiques. Si l’Union européenne paraît bien faible devant des Etats-Unis devenus les plus grands producteurs de gaz et de pétrole et dont nous serions une colonie fragmentée, devant la Chine dont le modèle d’un dirigisme étatique ne peut être le sien – les principes fondamentaux de l’Etat de droit et le marché unique étant indissociables – elle peut cependant briller par son marché de l’énergie, régi dans un cadre réglementaire innovant et unique. Sa progression vers un système énergétique décarboné de 70% d’ici 2030 selon son objectif affiché nécessite, de ce fait et plus que jamais, une politique commune, intégrant, progressivement et dans la liberté de choix des Etats, des énergies renouvelables dans un système global concerté et partagé. Ce système dynamique permettra de minimiser les coûts tout en en maximisant les effets.
Une feuille de route exigeante
Pour mettre en place ce système revitalisé, la répartition des coûts et des bénéfices doit faire l’objet, à court terme, d’une étude transfrontalière et d’un travail commun des régions dans la passation des marchés, lesquels devront introduire des normes strictes regardant la cybersécurité pour les nouvelles infrastructures énergétiques retenus. A moyen terme, le budget du CEF-Energie (Conseil écologique de France) devra être renforcé et ses procédures simplifiées. Une attention continue dans le plus long terme permettra au système élaboré de progresser en efficience et en adaptabilité aux technologies nouvelles qui ne manqueront pas de bouleverser encore le marché.
Une approche proactive de l’Union européenne
Enrico Letta, avec passion, réaffirme en conclusion que l’UE vaut plus que ce qu’elle présente aujourd’hui, et se dévoilera pleinement lorsqu’elle réussira à coordonner ses actions économiques et politiques et dépassera la perception que l’on peut avoir d’elle comme une simple entité économique. Pour cela, elle doit se garder de l’inertie, synonyme de déclin. Si cependant elle choisit ce chemin de l’inertie, il lui sera fatal comme la dimension géopolitique du marché unique le prouve. Les Européens doivent en effet être bien conscients que seule une union plus étroite les éloigne de la marginalisation.
Pour lui, une approche systémique qui ferait dialoguer sécurité économique, politique commerciale, financements communs et attention portée à nos partenaires stratégiques clés quitte à « commencer à discuter de l’idée d’un marché unique transatlantique » lui permettra d’assurer une place de premier ordre dans une géopolitique mouvante et un ordre mondial qui se redessine. Et, pour y arriver, toutes les forces vives du continent, notamment les femmes, souvent sous-représentées dans les instances décisionnelles, sont requises car rien ne se fait sans le consensus et le travail de ses populations. « Un grand exercice collectif », en somme.
POUR ALLER PLUS LOIN :
Relire – ANALYSES & OPINIONS : Cap sur la souveraineté industrielle
Revoir – Economie : Les Etats-Unis sont-ils toujours un marché impératif ?
Olivier CAZENAVE, Vice-Président délégué de la FPI
< Retour à la liste
Informations sur l'ouvrage
Téléchargement