Date de la note : 27 mars 2025
Tout l’or du monde, De l’Antiquité à nos jours, les écrivains racontent l’économie, Anne de Guigné, Les Presses de la Cité, 2025
Journaliste au Figaro depuis près de vingt ans, Anne de Guigné est Grand reporter spécialisée dans les politiques économiques, européennes notamment. Après Le Capitalisme woke (2022) et Ils se sont si souvent trompés (2023), elle propose avec Tout l’or du monde, de l’Antiquité à nos jours, les écrivains racontent l’économie (2025), une initiative d’une autre nature : lire l’histoire de l’économie à travers les œuvres littéraires.
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L’ouvrage rassemble trente-neuf textes, de la Genèse à Humus (2023) de Gaspard Koenig et Cabane (2024) d’Abel Quentin. Un tel parcours impose de ne pas réduire l’économie à son acception contemporaine. Revenir à son sens premier, du grec ancien oikonomía, l’art de gouverner la maison, permet de comprendre que la question économique fut d’abord une question d’ordre, de gestion, de hiérarchie des priorités. Dès la Genèse, le travail apparaît comme nécessité et comme peine ; il fonde une condition humaine marquée par la rareté et l’effort : « C’est à la sueur de ton front que tu mangeras du pain ».
Dans les textes médiévaux et classiques, Anne de Guigné montre comment les structures matérielles irriguent les intrigues. Tristan et Iseult (Xème siècle) met en jeu des logiques de don, de dette et de fidélité qui organisent la société féodale. Derrière la passion amoureuse se dessine un monde d’obligations et d’alliances. Dans Le Marchand de Venise (1597) de William Shakespeare, la question du prêt et de l’intérêt n’est pas seulement un ressort dramatique : elle révèle les tensions morales suscitées par l’essor du crédit. La figure de Shylock cristallise l’ambivalence d’une économie marchande encore suspecte. Avec Don Quichotte (1605-1615) de Miguel de Cervantes, c’est un monde ancien qui se heurte à une société plus mobile, où l’argent circule et où les statuts se déplacent. Quant aux Fables (1668-1678) de Jean de La Fontaine, elles mettent en scène, sous une forme brève et morale, des comportements économiques élémentaires : thésauriser ou dépenser, prévoir ou jouir de l’instant. L’économie y est affaire de caractère autant que de circonstances.
La « grande bascule du XIXème siècle » occupe une place centrale dans l’ouvrage. La révolution industrielle transforme les rapports sociaux et donne aux écrivains une matière nouvelle. Chez Honoré de Balzac, l’argent devient une force structurante : il permet l’ascension, provoque la chute, recompose les hiérarchies. Les destins individuels se nouent autour de la dette, de l’héritage, de la spéculation. Stendhal, de son côté, inscrit l’ambition sociale dans un monde où les positions ne sont plus figées, mais conquises. Avec Charles Dickens, la condition ouvrière et les excès de l’industrialisation prennent un visage concret ; la misère n’est plus abstraite, elle est incarnée. Dans Au Bonheur des Dames, Émile Zola décrit minutieusement les mécanismes du grand magasin : stratégies commerciales, mise en scène du désir, fragilisation des petits commerces. L’économie devient un environnement total, qui façonne les comportements et les imaginaires. Les écrivains phares de cette époque, souvent eux-mêmes engagés dans la vie publique (conseillers d’État, journalistes, parfois même entrepreneurs) occupaient des positions d’observation privilégiées. À ce titre, leurs œuvres constituent des témoignages particulièrement précieux sur les bouleversements économiques et sociaux de leur temps.
La partie contemporaine prolonge cette lecture en s’attachant à des thèmes plus immédiatement reconnaissables. Les Grandes Familles de Maurice Druon éclaire les logiques de pouvoir au sein du capitalisme familial ; l’argent y circule autant comme ressource que comme instrument de domination. Istanbul de Orhan Pamuk permet d’aborder la question de l’occidentalisation et de l’homogénéisation des élites, sur fond de modernisation économique. Enfin, Humus de Gaspard Koenig interroge la tension entre logique productive et exigence écologique, signe des préoccupations actuelles. Dans ces chapitres, l’économie est clairement identifiée comme système : production, accumulation, mondialisation, transition.
Le principal mérite du livre tient à cette traversée. Anne de Guigné met en lumière, avec constance, la manière dont les écrivains ont saisi les transformations matérielles de leur temps. Elle rappelle que la littérature n’est pas étrangère aux réalités économiques ; elle en est souvent le miroir attentif, parfois le révélateur précoce. L’ensemble est construit, pédagogique et donne envie de revenir aux textes.
On peut relever que l’ouvrage avance davantage par éclairages successifs que par démonstration d’ensemble. Le choix de multiplier les études de cas offre une grande richesse, mais laisse au lecteur le soin de dégager lui-même les lignes directrices. Ce parti pris n’est pas un défaut en soi : il correspond à l’idée d’une histoire racontée à travers des voix diverses plutôt qu’à travers une thèse unique.
En définitive, Tout l’or du monde vaut d’abord comme invitation à lire autrement. Il montre que l’économie ne se réduit ni aux chiffres ni aux modèles mais qu’elle traverse les passions, les ambitions et les conflits que la littérature met en scène depuis des siècles. En cela, le livre atteint son objectif : rappeler que les écrivains ont, eux aussi, raconté l’économie, et qu’ils continuent de le faire.
Annexe – Liste des ouvrages analysés
Antiquité
Moyen-Age
Temps Modernes
XIXe siècle
XXe siècle
XXIe siècle
POUR ALLER PLUS LOIN :
Relire – « Le commerce intelligent plutôt que le néomercantilisme »
Stanislas Weill, Chargé de mission, Fondation Prospective & Innovation
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