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« Le Mage du Kremlin », Giuliano da EMPOLI – Editions Gallimard, 2022

Le roman, Le Mage du Kremlin, de l’ancien conseiller politique de Matteo Renzi et ex-adjoint à la culture de la Mairie de Florence, Giuliano da Empoli, a tout d’un « roman russe » (dixit), certes, mais qui aurait été écrit par un passionné des moralistes français. L’intérêt principal de cet ouvrage réside dans le réemploi rusé de ces deux grandes traditions européennes, fondues dans une longue confession du Mage (baptisé ici Vadim Baranov), conseiller occulte de Poutine, qui occupe la quasi-totalité du livre. Le Mage lui-même est un double francophone remanié du très réel Vladislav Sourkov (qui considérait, entre autres, que son travail de manipulation en grand des foules relevait du théâtre et de la mise en scène) et d’autres éminences grises (Alexandre Kojève, par exemple, cité en exergue de l’ouvrage). Son récit revisite habilement et coïncide avec toutes les grandes dates de la prise de pouvoir par Poutine en 1999 jusqu’au soulèvement ukrainien de 2014 en passant par les jeux d’hiver de Sotchi qui sont censés, dans l’ouvrage, représenter à la fois l’apothéose de la cynique politique-spectacle du Mage et les prémices de son retrait de la vie politique. Si l’aspect documentaire de l’ouvrage aurait sans doute pu être plus fouillé, la fictionnalisation de personnes réelles (Berezovsky, Khodorkovski, Setchine, etc.) est plutôt bien pensée.

Ce qui est sans doute le plus intéressant dans le livre, ce sont les coups de sonde qu’il lance dans le monde du pouvoir et de la psychologie politique. Fort de nombreuses références déclarées sur le sujet (Zamiatine, Marquis de Custine, La Bruyère, etc.), d’autres tues (Chateaubriand, Tchakhotine, Machiavel), le roman constitue une belle récapitulation en acte de tous ces penseurs, écrivains, stylistes de tout premier plan. A travers la figure aussi fascinante que repoussante du Mage, courtisans innombrables, opportunistes de toutes sortes, banquiers richissimes, hommes d’affaires terriblement véreux se succèdent dans une galerie de portraits plutôt fidèles où l’irrationalité prime sur tout et où le chaos appelle « la verticale du pouvoir » (expression réelle de Sourkov reprise dans le livre) à même d’en redresser les mouvements browniens. Da Empoli ayant une grande expérience de sociologue de la propagande, il n’est pas étonnant de retrouver dans son livre de nombreuses considérations assez fines sur les ressorts profonds de la machine politique hypermoderne (l’est-elle autant que l’on veut bien dire, d’ailleurs ?) et les conséquences induites par une telle hypertrophie du pouvoir, dont le congédiement – peut-être-être irréversible – de toute culture véritable (« [Ksénia, la muse féroce du narrateur qui écoute les confessions du Mage], avait déjà commencé à soupçonner que la culture se transformait en ornement à bas prix, un de ces gadgets que les maîtres du monde s’achètent sans y penser »).

Voici donc, pour s’en rendre compte, quelques extraits choisis et commentés qui résument l’esprit du livre :

 

Sur l’état d’esprit des Russes des années post-soviétiques, elstiniennes :

« ils avaient grandi dans une patrie et se retrouvaient soudain dans un supermarché ». La Russie contemporaine est incompréhensible si l’on fait l’économie de ces années-là, 1990, où l’extrême violence était proverbiale, la misère atroce (certains allaient jusqu’à boire de l’essence !) et où le capitalisme sauvage se donnait libre cours comme dans un casino géant dont Evgueni Prigojine (des actuelles milices Wagner) était déjà le « maître d’œuvre ». L’oligarchie russe, Da Empoli le comprend assez bien, est une anarchie mafieuse, sans foi ni loi, où prime la loi du plus fort, la « loi des Loups ».

Sur la manie américaine de la condescendance et l’humiliation qu’elle nourrit :

« [Clinton] pensait que désormais [après Elstine] tous les présidents russes ne seraient que de braves portiers d’hôtel, gardiens des plus vastes ressources de gaz de la planète pour le compte de multinationales américaines ». Cet orgueil démesuré, Da Empoli a raison de le situer à la racine de certaines réactions russes ultérieures. La vanité superfétatoire du « Maître américain » qui regarde les Russes comme des « laquais alcoolisés » (Phrase que Da Empoli prête à Poutine) a eu des conséquences absolument dramatiques sur le raidissement drastique de la politique étrangère russe. Les Américains devraient comprendre que l’on n’humilie pas des gens pendant des décennies (et c’est loin de ne valoir que pour la Russie…) sans s’attendre à des réactions – pour ne pas dire des représailles. Plus largement, Da Empoli a compris que la rage (dans sa version vengeresse) était probablement le moteur essentiel et le sentiment viscéral de la Politique entendue comme exutoire, comme lieu de toutes les vengeances et comme catharsis manipulable à merci : « La rage est une donnée structurelle. Selon les périodes, elle diminue ou elle augmente, mais elle ne disparaît jamais ».

Sur la lassitude du Conseiller, de l’homme de l’ombre :

« Plus je m’enfonçais dans la routine des grands hommes, plus le monde me semblait plein de malentendus, voué aux explications inutiles et aux occasions perdues. Immense affaire, jamais terminée, qui consomme des vies entières sans laisser de traces : comment avais-je pu penser entamer la surface de la mer muette et indifférente ? ». Cette interrogation (quasi) rhétorique sur l’inanité existentielle de la mission de Conseiller politique qui se retrouve toujours biaisée par rapport à ses objectifs (ses idéaux ?) premiers rappelle, en mineur et en beaucoup plus acerbe, le grand désabusement chateaubrianesque à la fin de sa carrière diplomatique telle que décrite dans les Mémoires d’Outre-tombe. Da Empoli le cite d’ailleurs dans un entretien : « Il se forme toujours autour des Princes un nuage qui les abuse ». Ce côté blasé et presque testamentaire du Mage donne beaucoup de son cachet à son personnage dans l’ouvrage.

Réactualisation de la virtù machiavélienne :

« qualité indispensable à un homme de pouvoir – saisir les circonstances ». Phrase de bon sens politique, mais qui, dans la bouche du Mage, derrière une rhétorique bien huilée, témoigne d’un opportunisme brutal. Chez Machiavel, contrairement à ce que l’on croit bien souvent, la virtù qui sait comprendre sur le champ l’événement et l’interpréter en vue du futur est aussi une manifestation du courage du décideur. Da Empoli laisse également suggérer que plus la Dictature se met en place, plus elle tend à tuer tout événement, tout imprévu, toute circonstance inattendue dans l’œuf, de sorte que parvenue à sa puissance ultime elle n’aurait même plus besoin d’orchestrer le chaos humain toujours faillible, mais elle pourrait s’en remettre définitivement aux machines, à la robotique, dans le but d’abolir à jamais l’ombre d’une humanité qui résiste. Cette analyse est la dernière proposée par le Mage au narrateur qui l’écoute et sans doute aussi celle qui nous a fait le plus réfléchir. C’est aussi à ce moment précis de notre lecture que l’on peut regretter que Da Empoli, si talentueux soit-il, n’ait pas plus creusé cette idée… C’est probablement la plus originale du livre que cette méditation-là. Sauf qu’un Zamiatine (qu’il cite énormément), dans son prophétique Nous autres, ne s’était pas contenté d’une intuition isolée, il en avait fait la matière même de tout son chef d’œuvre. Est-ce à dire qu’il y aurait un autre livre à écrire pour Da Empoli ?…

Sur la gestion et l’entretien de la peur (passion centrale en politique) :

« la politique a un seul but : répondre aux terreurs de l’homme ». Dans le même ordre d’idée, Da Empoli fait dire à Poutine lors d’un entretien avec le Mage : « La seule arme qu’a un pauvre pour conserver sa dignité est d’instiller la peur ». Bernanos a écrit là-dessus des pages définitives dans La Grande Peur des bien-pensants, d’une part, et dans l’extraordinaire Dialogue des Carmélites, de l’autre. Da Empoli a parfaitement compris le substrat de la peur en politique qui est basé sur le monopole, par le pouvoir (surtout lorsqu’il est quasiment totalitaire), de la mort. Un peuple qui n’aurait plus peur serait un peuple libre. Pensons à cet égard à cette phrase prodigieuse du Marquis de Custine que Da Empoli aurait pu citer : « La tyrannie, c’est la maladie imaginaire des peuples ». Ôtez la peur de mourir et le désir effroyable d’hyper- Sécurité qui l’accompagne, et vous aurez des gens que la liberté ne tétanise pas. Un personnage du livre le formule nettement : « Il y a une grande différence entre vivre et chercher à ne pas mourir »…

Sur les fondements métaphysiques et sophistiques de la propagande politique :

« La limite [à la mise en scène du pouvoir] n’est pas constituée par le respect de la vérité, mais par le respect de la fiction». L’on pourrait se demander s’il n’y a pas là aussi, en sous-main, pour Da Empoli, une manière de mettre en abyme son art romanesque lui-même, au plus profond, d’ailleurs, de ses contradictions internes ? Jusqu’où peut aller le réemploi imaginaire du réel ? La vérité doit-elle être une base de travail ou le tremplin flou vers un ailleurs ?

 

Note plus générale

Le livre est bon, assez bien construit et sa lecture est intéressante autant qu’agréable, il n’y a rien à redire de ce côté-là et toutes les citations commentées précédentes le démontrent amplement. En revanche, n’est pas La Bruyère, Balzac ou Tolstoï qui veut et les portraits du livre sont dans l’ensemble assez monolithiques, parfois même un peu « clichés » (la femme du Mage, notamment). Pour le dire autrement, les observations psychologiques sur les différents protagonistes qui passent sur la scène de l’œuvre manquent tout de même de profondeur relativement à ce que notre séculaire tradition littéraire nous avait accoutumé à connaître. Dans nos temps troublés, c’est tout à fait honnête et probant, mais qui dit « roman russe » dit personnages extrêmement fouillés, divers, à l’intériorité très complexe, retorse souvent, et surtout contradictions humaines innombrables, entremêlements vertigineux du passionnel, du politique et du religieux, en un mot – tout bakhtinien – : qui dit « roman russe » dit POLYPHONIE. Or, nous n’y sommes pas encore. Sitôt Le Mage du Kremlin refermé, une relecture des Possédés (ou des Démons, selon le titre que l’on préfère) de Dostoïevski pourrait être tout indiquée afin de nous permettre de continuer et d’approfondir notre exploration des méandres de la conscience humaine aux abords ou au sein de ce pouvoir que l’on dit « suprême »…

 

Pour aller plus loin :

Tribune « Une guerre peut en cacher une autre » – Jean-Pierre RAFFARIN

Vidéo « Vers une Stratégie Transatlantique Alternative » – Hall GARDNER

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