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Introduction de Serge DEGALLAIX, Ancien Ambassadeur et Directeur général de la Fondation Prospective et Innovation 

 

La démocratie en danger,

« L’Europe face à un monde de ruptures » est le thème retenu pour le Forum annuel de la Fondation qui se tiendra au Futuroscope de Poitiers le 26 août 2022.

Déséquilibres, vertiges, ruptures… tous ces thèmes traités dans nos Forums, année après année, attestent du malaise qui frappe notre planète, contrastant avec l’optimisme qu’avait fait naître la chute du mur de Berlin et la fin de la guerre froide. Démocratie et économie de marché étaient les deux piliers de ce nouvel ordre mondial qui devaient apporter paix et prospérité.
Trente ans après, le Forum du 26 août permettra à des personnalités venues d’horizons géographiques, professionnels et politiques différents voire divergents de dialoguer sur les causes de ces ruptures qui menacent les démocraties, remettent en cause les hiérarchies économiques et redistribuent les cartes de la puissance mondiale. Il s’agit de réfléchir aux réponses que l’on peut apporter à ces défis existentiels, comme celui du climat, qui dépassent les frontières et touchent l’humanité.
Afin d’éclairer ces débats à venir, il a paru intéressant de présenter durant cet été des brèves d’information et des notes de lecture qui se rapportent aux sujets traités.

En voici une première série qui porte principalement sur la relation entre démocratie et pluralité ethnique des nations. Le Bureau américain de Recensement doit satisfaire une obligation constitutionnelle en publiant tous les 10 ans une image de la taille et de la composition ethnique de la population des États-Unis. La brève d’information reprend les données du recensement de 2020, arrêt sur image d’un film qui, décennie après décennie, se déroule et montre une Amérique, de plus en plus mosaïque ethnique, de moins en moins blanche, mais aussi de moins en moins noire.
Évolution qui ne manque pas d’inquiéter les Américains blancs (ou ceux qui se déclarent comme tels) qui craignent que leur pays devienne de moins en moins WASP, que le Parti Républicains se marginalise et que leurs repères culturels s’estompent, qu’un racisme à l’envers ne s’installe.

Fils d’émigrés juifs, ayant fuit les pogroms est-européens, naturalisé américain, francophone et professeur de Sciences Politiques à la John Hopkins University, Yascha Mounk porte son regard et son esprit d’analyse sur l’impact de ces mutations ethniques et d’autres facteurs sur la vitalité de la démocratie au XXIème siècle.
Les risques lui paraissent grands que la pluri-ethnicité ne corrode la démocratie, par la peur ou un certain intégrisme ethnique qui amène à refuser l’autre. Mais, des signes contraires se manifestent qui alimentent sa confiance dans l’avenir de la démocratie. Les deux ouvrages présentés et commentés édités en 2018 et cette année, ont bénéficié d’un large lectorat. C’est encourageant, même si les mesures que Yasha Mounk évoquent peuvent paraître bien fragiles. Mais, comme il l’écrit, toute autre vision ne peut mobiliser ceux qui ont foi en l’avenir et en l’homme. Invitation donc à lire ces deux notes de lecture et, partant, les ouvrages eux-mêmes.


Yascha MOUNK, Le Peuple contre la démocratie. Éditions de l’Observatoire, 2018

 

Pour Francis Fukuyama comme pour de nombreux politologues, la fin de la Guerre Froide et le démantèlement du bloc de l’Est marquèrent le début d’une certitude, celle de la fin de l’histoire et de l’avènement de la démocratie libérale face au communisme soviétique.

Yascha MOUNK, politologue allemand naturalisé américain en 2017, dans son livre « Le Peuple contre la démocratie », publié en 2018 aux éditions de l’Observatoire, entreprend de remettre en cause cette vision définitive de l’histoire des systèmes politiques.

La fin de la démocratie libérale n’est plus inconcevable, mais au contraire, se place dorénavant l’épicentre des inquiétudes des régimes démocratiques. La montée en puissance de partis populistes aux quatre coins de la planète, loin d’en être la cause, est le symptôme évident de l’érosion d’un modèle qui paraissait jusqu’alors immuable.

 

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De la démocratie libérale à l’illibéralisme autoritaire

La baisse graduelle du niveau de vie et la stagnation économique, une rébellion grandissante face à un pluralisme ethnique et culturel grandissant ainsi que les nouvelles technologies de communication, sont autant de facteurs qui favorisent la montée du populisme.

Le ralentissement économique des pays développés, provoquées par des crises économiques à répétition, dont celle de 2008 fut l’apogée, obère l’amélioration continue du niveau de vie jusqu’alors corollaire du libéralisme.

La fin de la gestion des médias par les élites politiques et l’apparition de médias de masse ont permis une large diffusion de points de vue plus radicaux, redistribuant les rapports de force entre hommes politiques professionnels et particuliers. L’arrivée tonitruante de Donald Trump aux commandes de la Maison Blanche et le dramatique assaut du Capitole en sont, bien sûr, les exemples les plus frappants.

La rébellion contre le pluralisme amène l’auteur à faire de l’unité ethnique nationale un facteur de cohésion démocratique. La hausse des flux migratoires nourrit le discours populiste. « L’angoisse démographique » ne fait qu’attiser les craintes quant à un avenir qui ferait perdre tout sens à la cohésion nationale. La surestimation systématique de la proportion de minorités et la peur de la disparition ethnique, s’illustrent par exemple dans des coalitions telles que celle du groupe Visegrad, tandis que la théorie du grand remplacement, jusqu’alors l’apanage des complotistes et de groupuscules d’extrême droite, largement minoritaires, s’est retrouvée propulsée au-devant de la scène politique française lors des dernières élections présidentielles.

 

L’ambiguïté d’un populisme autoritaire poussé par une énergie presque démocratique

Toute l’ambiguïté de l’anti-libéralisme et de l’anti-démocratisme des partis populistes réside dans le caractère démocratique de leur ascension au pouvoir, comme en témoignent, par exemple, les résultats des élections américaines de 2016 ou l’accès à la tête de l’État hongrois de Viktor Orban.

Si les partis populistes confortent leur ancrage dans nos régimes politiques, ce n’est pas le résultat de forces systémiques hors de contrôle, mais plutôt d’un engouement ascendant des peuples pour l’autoritarisme. Yascha Mounk tente ici de démontrer que la démocratie n’apparaît plus comme le « seul choix possible ». Dans la plupart des démocraties « anciennes », c’est-à-dire qui n’ont pas connu de gouvernement autoritaire récent, le rejet croissant de la démocratie se vérifie empiriquement. En Allemagne, par exemple, le pourcentage d’individus sondés défendant le choix d’une autorité musclée est passé en vingt ans de 16% à 33% et de 35 à 48% en France. Au Royaume-Uni, la rupture est encore plus nette. Là où, en 1999, 25% de la population se prononçait en faveur d’un dirigeant « fort », ce chiffre est aujourd’hui passé à 50% de la population britannique.

L’érosion du respect des normes démocratiques par les populations et, de plus en plus, par les acteurs politiques achève d’affaiblir la démocratie comme régime politique légitime. On aboutit à un repli national, à la limite de l’identitarisme et qui marque la rupture du contrat social pilier de la démocratie représentative.

Comme Pierre Rosanvallon avant lui, Yascha Mounk distingue l’apparition de démocraties illibérales et le surgissement graduel d’un libéralisme anti-démocratique. A l’image du fonctionnement de l’Union européenne, il s’agit de régimes politiques technocratiques où la place laissée au dialogue populaire est mise de côté au profit du savoir-faire technique.

Selon lui, cette vision très platonicienne de la politique des élites est au cœur de la « crise de performance » de la démocratie libérale et de la crise de la représentativité des élites politiques qui ont ouvert une brèche dans laquelle se sont engouffrés les partis populistes. Toute la finesse de l’analyse de Yascha Mounk repose sur l(identification de cette double menace à la démocratie libérale.

 

Reconstruire la démocratie : une nécessité pour endiguer l’avancée populiste

Les solutions qui découlent de ces constats, proposées par l’auteur, sont alors presque trop simples. Il faut, pour tenir les opinions radicales à distance du centre du pouvoir, réduire les inégalités économiques, sociales et ethniques, reconstruire la confiance qui fait cruellement défaut aux partis traditionnels, redonner une place aux populations dans la délibération collective de manière à devancer les rhétoriques visant à dépeindre les partis traditionnels comme des traîtres et les leaders populistes comme « l’unique voix du peuple ».

Il faut enrayer l’idée selon laquelle les partis populistes possèderaient un « monopole moral sur la représentation populaire » qui leur permet de capitaliser sur les frustrations des peuples envers les bureaucraties modernes.

Cependant, bien que l’auteur n’ait eu de cesse tout au long de son ouvrage de répéter que l’érosion dramatique de la confiance envers les partis traditionnels nécessitait de réaliser des changements drastiques, il s’en tient à proposer, pour éloigner les partis populistes du pouvoir, à « faire campagne pour un parti du centre ». Cette solution d’une simplicité déconcertante entre en contradiction avec l’urgence qui transparaît du constat dramatique dressé par l’auteur. Il souligne, ensuite, l’importance de prendre en considération les préoccupations des électeurs, de restaurer la confiance dans l’avenir économique ou d’éduquer les jeunes citoyens à ce qu’il appelle la « religion civique ». Si ces « remèdes » sont tout à fait valables en soi, ils constituent des démarches que les partis traditionnels poursuivent déjà.

 

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Au-delà de la justesse d’observation et d’analyse dont il fait preuve, l’auteur tente de dresser un portrait global d’un phénomène planétaire. Bien qu’une analyse systémique soit pertinente pour expliquer la montée du populisme dans le monde, peut-être serait-il également judicieux de différencier les dynamiques en intégrant à cette analyse les spécificités propres aux différents régimes. Il semble en effet peu approprié d’analyser, sans clairement les distinguer, les gouvernements de Recep Erdogan, Vladimir Poutine ou Viktor Orban et les mouvements d’opposition de Jeremy Corbyn, de Podemos ou de la LFI.

D’autre part, il est peut-être trop simple de parler de remplacement de l’idéologie démocratique et libérale par l’idéologie populiste. Le populisme est avant tout un mode d’action, une stratégie politique qui fluctue au gré des situations. Du Brexit à la guerre en Ukraine en passant par l’Inde, la menace populiste et la réalité de l’érosion de la démocratie libérale ne sont plus à prouver, cependant, il existe autant de populismes que de contextes sociaux. Peut-être n’assistons-nous pas à un changement profond d’idéologie mais à une mutation des règles du jeu menant au pouvoir.

 

Pour aller plus loin :

Note de lecture, « Le Chaos de la démocratie américaine », Ran Halévi

Voir la vidéo « L’Europe vue de l’intérieur », Rudy Aernoudt

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