FPI
Publications

#Economie et Finance, Europe, Monde

Une nouvelle politique numérique annoncée à Bruxelles

19 juin 2026

Par Jean BIZET, ancien Sénateur, ancien Président de la Commission des affaires européennes du Sénat, Senior Advisor, APCO Worldwide

Une nouvelle politique numérique annoncée à Bruxelles
  • La nouvelle politique numérique européenne, dévoilée le 3 juin à Bruxelles sera-t-elle suffisante pour rattraper le retard de l’Union face aux États-Unis et à la Chine ?
  • Cette annonce marque un basculement d’une logique de régulation à une véritable politique industrielle.
  • La Commission cherche à réduire la dépendance technologique européenne, mais le financement de cette ambition reste un défi à part entière.

 

***

 

La Vice-Présidente de la Commission Européenne, Henna Virkkunen, en charge de la souveraineté technologique, de la sécurité et de la démocratie a dévoilé le 3 juin dernier à Bruxelles la nouvelle politique de Bruxelles consacrée à l’IA.

Au travers de deux propositions législatives et de deux orientations majeures, la Commission passe ainsi d’une logique de régulation du marché à celle d’une véritable politique industrielle numérique. Compte tenu, il est vrai, du retard de l’Union face aux Etats Unis et à la Chine, cette orientation est-elle à la hauteur des enjeux ?

Pour la première fois dans le droit de l’Union il est défini le concept de souveraineté numérique. Certes elle n’est pas inscrite dans le droit primaire au rang de principe fondamental des Traités mais elle devient une clé d’interprétation des politiques publiques. Un exercice d’équilibre auquel la Commission est habituée mais une position qui lui permet de montrer l’importance fondamentale de cette technologie dans ce XXIe siècle sans toutefois tomber dans le protectionnisme.

Ce changement d’attitude de Bruxelles est dû à la fois au durcissement des relations transatlantiques et aussi à une prise de conscience de plus en plus aiguë du retard technologique de l’Union dans sa dimension industrielle face à l’Amérique et la Chine. L’Amérique représente plus de 80% de la valeur des Entreprises Technologiques Mondiales dans le numérique. Cette domination menace notre propre indépendance stratégique et notre sécurité, comme l’a démontré le blocage du compte email du procureur de la Cour Pénale Internationale en 2025 par une application extra territoriale du droit américain !

Les dernières annonces d’investissement lors du sommet Choose France à Versailles ont permis de souligner que si la France est attractive au regard de sa production d’électricité, abondante, abordable et décarbonnée, la partie énergie ne représente que 10% de la chaîne de valeur de l’écosystème numérique. Les 90% restants reviennent à ceux qui maîtrisent la technologie. Cette valeur ajoutée n’a aucune vocation à rester sur le territoire national et ferait de la France, à terme, un simple « sous-traitant énergétique » de l’économie numérique.

Le paquet numérique proposé par Henna Virkkunen prévoit de multiplier par trois la capacité de stockage des données en développant de nouveaux data centers et de garantir le contrôle des données sensibles et stratégiques. Ces data centers seront intégrés dans le système énergétique global afin d’éviter les conflits d’usage compte tenu de l’ampleur des besoins de consommation l’électrique de l’IA. La production de semi-conducteurs sera orientée majoritairement vers l’IA afin de réduire notre dépendance extérieure. Le Chips Act 2.0 est ainsi réévalué et la Commission envisage même d’imposer des priorités de production en cas de pénurie allant jusqu’à contourner certains contrats industriels s’il le faut. Une attention particulière est portée à la stratégie de l’open source afin de stimuler l’ensemble de l’écosystème numérique et le rendre ainsi plus innovant et réactif.

Cette nouvelle orientation de la politique européenne, réaliste, ambitieuse est le fruit des recommandations du rapport Draghi. Elle arrive en plein débat sur l’élaboration du futur Cadre Financier Pluriannuel qui devra être voté sous Presidence Irlandaise en fin d’année 2026… au risque de s’enliser en 2027, année électorale dans plusieurs Etats Membres. Une année 2027 à Bruxelles peu propice donc aux négociations financières.

Cette nouvelle politique nécessitera une importante ligne budgétaire. On évoque le montant de 200 Mds € de fonds public. L’appel à une mobilisation de fonds privés est ainsi plus que jamais une nécessité… alors que l’Union des Marchés de Capitaux devant assurer la profondeur financière du Marché intérieur européen n’est toujours pas achevée.

L’épargne des Européens, 70 000 Mds €, la plus abondante au niveau mondial, devrait être ainsi mobilisée pour assurer, au-delà de la création d’emplois, la sécurité technologique du continent ! Avec plus de 350 Mds € annuels, les Français investissent dans des placements sans risque tels l’assurance-vie, au lieu de les investir dans l’économie des start-ups du numérique. Celles-ci, après une phase d’amorçage en France ou en Europe, sont contraintes pour se développer de lever des capitaux aux États-Unis compte tenu de la profondeur de leur marché intérieur, fragilisant ainsi notre souveraineté stratégique dans les industries du futur. La dernière décision de l’Administration Trump concernant l’interdiction de l’accès aux modèles les plus performants d’Anthropic, Fable 5 et Mythos 5, à tous les étrangers pour des raisons de sécurité nationale est suffisamment claire ! L’IA ne doit plus être considérée comme un simple « outil numérique », mais comme une « arme géopolitique » qui met clairement l’Europe dans une situation de dépendance technologique et de fragilité.

Cette réorientation de la politique numérique européenne suscitera inévitablement des réactions à Washington comme à Pékin. La Commission devra donc faire preuve à la fois de fermeté politique et de clarté doctrinale pour défendre une logique de valeur ajoutée européenne, et non de préférence européenne.

Il ne reste plus qu’à l’expliquer et surtout à la défendre. L’heure n’est plus à l’interrogation mais à l’action. L’IA est désormais une ressource stratégique contrôlée par les États créant ainsi des « blocs technologiques » dont l’Europe ne saurait être absente.

 

 

Par Jean BIZET,

 Ancien Sénateur, ancien Président de la Commission des affaires européennes du Sénat,

Senior Advisor, APCO Worldwide

 

 

RELIRELa 62ème Conférence sur la sécurité de Munich

RELIREHigh tech : quelques raisons d’espérer

RELIREMaritime, financer la transition sans fragiliser la souveraineté européenne

X