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La Silicon Valley contre la démocratie libérale ?

13 juin 2025

Par Philippe COSTE, ancien Ambassadeur

  • Elon Musk et une partie de la Silicon Valley soutiennent désormais ouvertement le tandem Trump–Vance.
  • Ce virage reflète l’ascension d’une idéologie techno-libertarienne hostile à l’État et à la démocratie, des valeurs chères à l’Europe.
  • Peter Thiel et d’autres penseurs néo-réactionnaires influencent cette nouvelle droite radicale américaine, non sans conséquences…

 

L’actualité retentit du tonnerre des disputes entre Donald Trump et Elon Musk et naturellement, ce tintamarre conduit à s’interroger sur la nature des liens qui existent entre les magnats de la tech et la Maison Blanche. Il y a bien sûr un calcul économique de la part de milliardaires en quête de profits encore accrus : en l’espèce moins d’impôts et moins de réglementation. C’est ce qui a amené bon nombre d’entre eux à plastronner en rangs serrés à la cérémonie d’inauguration du 47e président dont ils attendaient qu’il mette en œuvre un tel programme. Mais il y a aussi une évolution souterraine des mentalités au sein d’une certaine élite américaine, qui pourrait bien avoir une portée plus profonde, plus large, et finalement plus dérangeante.

Un état d’esprit bien particulier caractérise la Silicon Valley. En général, les capitalistes classiques – les chauves de caricature, en costume-cravate tirant sur de gros cigares, ceux qui ont réussi dans la banque ou le pétrole – ceux-là aiment l’ordre établi et détestent les révolutions. Dans la Valley au contraire, dominent les geeks chevelus, plus ou moins milliardaires eux aussi mais en parka à capuche et méprisant de très haut toutes les conventions. Ils se veulent « libertariens » et, naturellement, on les imagine facilement portés à voter progressiste, « à gauche », comme tous les contestataires qui se respectent. Il paraît donc aller de soi que Santa Clara, le comté qui coïncide à peu près avec la fameuse vallée, vote Démocrate et plus généralement, la Californie tout entière.

En fait, si la Silicon Valley valorise tant la remise en cause des idées reçues, c’est que cette attitude est à la base de l’extraordinaire essor des technologies qui s’y est développé. Les investisseurs dans les startups de la tech partent du principe que 90% de celles-ci sont vouées à faire faillite et que 10% seulement deviendront profitables. Mais ils savent également que plus l’idée que met en œuvre une entreprise est disruptive, plus grande est la chance qu’elle génère des profits mirobolants et assure une rémunération du capital qui les indemnise, et très au-delà, de toutes les pertes essuyées par ailleurs. Le capital-risqueur de la Silicon Valley adore les révolutions parce qu’elles lui permettent de maximiser ses profits. Et ce dernier s’est tellement enrichi ces dernières décennies qu’il a tendance à faire de la contestation un système.

Ainsi, c’est tout le réseau de la Valley – lequel associe entreprises, ingénieurs, avocats, financiers et jeunes diplômés de Stanford – qui communie dans une vision du monde célébrant la destruction créatrice des institutions existantes, qui partage la conviction que la technologie rend le passé obsolète ainsi que les formes d’expertise qui en découlent. Tous ces nouveaux prométhées pensent mieux connaître l’avenir que le reste de l’humanité, car ce sont eux qui le font naître.

On se doute qu’une telle conception du monde fait bon ménage avec une mentalité profondément inégalitaire. Le fonctionnement du système repose sur une structure caricaturalement polarisée. Un rapport de 2016 révélait que les Noirs ou les Latinos ne représentaient que 10% des employés du secteur technologique mais qu’en revanche, c’était la grande majorité d’entre eux qui assuraient l’intendance (nettoyage des bureaux, service des cafétérias, conduite des navettes d’entreprises etc.). L’externalisation de la main d’œuvre repose sur le même principe, quasiment avoué, de hiérarchisation ethnique : fabrication des i-phones en Chine, étiquetage des données au Kenya, nettoyage des réseaux sociaux aux Philippines…

C’est qu’en fait, il existe également une tradition de la Silicon Valley qui n’est autre que la foi teintée d’eugénisme dans les capacités illimitées des techno-libertariens. Cette conviction remonte au début du XXe siècle. Elle a été illustrée par une autre figure de Stanford, l’ancien président républicain Herbert Hoover (1874-1964). Elle est aujourd’hui entretenue par Peter Thiel, investisseur milliardaire dans la tech, cofondateur de PayPal et de Palantir, gourou d’une pépinière de néo-réactionnaires supposément prometteurs et, à ce titre, promoteur, entre autres, de la fulgurante carrière de J. D. Vance. En tant que libertarien pur et dur, Peter Thiel place la liberté humaine au-dessus de tout. Il la considère gravement menacée par l’extension continue du rôle de l’Etat, elle-même encouragée par le suffrage universel. Au bout du compte, il en vient à penser – et même à prêcher – que sauver la liberté implique de saper la démocratie.

Afin d’affaiblir l’Etat démocratique, Thiel préconise de longue date le démantèlement des agences gouvernementales : c’est ce qu’Elon Musk, un de ses anciens associés, s’est efforcé de mettre en œuvre ces derniers mois. Dans le même but, Thiel a fondé PayPal, premier pas vers une monnaie mondiale qui se veut libre de tout contrôle étatique et aujourd’hui, l’un de ses disciples, David Sacks, est auprès de Donald Trump le responsable de la dérèglementation des cryptomonnaies. Mettre un terme à la démocratie implique aussi de s’attaquer à la diversité. Thiel s’en est pris à la culture woke dès les années 2000 en s’appuyant sur les bataillons de la tech, principalement composés de mâles blancs. On sait à quel point la croisade est aujourd’hui reprise à son compte par la nouvelle administration Trump. Plus généralement, Peter Thiel milite pour supprimer tous les obstacles entravant la liberté des géants de la technologie. « Lorsque la technologie n’est pas réglementée », a-t-il déclaré, « vous pouvez changer le monde sans obtenir l’approbation des autres. Dans le meilleur des cas, elle n’est pas soumise au contrôle démocratique, ni à la majorité, qui, je pense, est souvent hostile au changement. » Ainsi n’est-ce pas aller trop vite en besogne que de considérer Thiel comme, en quelque sorte, l’inspirateur en chef des grandes orientations de la politique de Donald Trump.

L’influence de Thiel doit d’autant moins être sous-estimée que ses idées font écho à celles d’une pléiade de « penseurs » néo-réactionnaires qui s’expriment sans retenue. Parmi ces figures des « Lumières Noires », on compte des auteurs tels que Curtis Yarvin ou Nick Land. Leurs propos, plus ou moins délirants, ont tous en commun de prendre pour cible la démocratie libérale, l’Etat de droit, l’égale dignité de la personne humaine. Ils contribuent, chacun à sa manière, à définir un corpus intellectuel qui sous-tend ce qu’il faut bien appeler l’offensive en cours des Etats-Unis contre les valeurs que l’Europe cherche à préserver.

Car il faut bien se rendre à l’évidence, tout se passe comme si cette école de pensée était en train de prendre le contrôle de la Maison Blanche.

 

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