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- Mars 2025. La CIA publie son rapport annuel d’évaluation globale des menaces qui pèsent sur la sécurité des Etats-Unis.
- Elle alerte sur une montée simultanée des menaces étatiques, avec la Chine en tête, suivie de près par la Russie, l’Iran et la Corée du Nord.
- Une convergence stratégique entre puissances autoritaires redessine l’équilibre mondial, rendant toute crise locale potentiellement globale.
Chaque année, la Central Intelligence Agency (CIA), l’agence de renseignement des Etats-Unis, publie un rapport public, l’Annual Threat Assessment (ATA), qui présente l’évaluation globale des menaces pesant à court et moyen terme sur la sécurité nationale. Ce document de référence vise à informer le Congrès et l’exécutif et à hiérarchiser les risques à travers une approche prospective des enjeux géostratégiques, technologiques et transnationaux. Reposant sur des données classifiées et ouvertes, il sert à orienter les débats de politique étrangère et de sécurité.
L’ATA 2025 révèle une multiplication et une interaction croissante des menaces, qu’elles soient le fait d’États hostiles (Russie, Chine, Iran, Corée du Nord) ou d’acteurs non étatiques (groupes terroristes, cartels, cybercriminels). Alors que la nouvelle administration Trump pourrait être tentée de redessiner les contours de la politique étrangère américaine, ce rapport constitue une véritable boussole critique pour déceler d’éventuels infléchissements dans le ton, les priorités ou l’évaluation des menaces.
Menaces non étatiques : triple alerte sur le sol américain
1. Le fentanyl, une crise nationale pilotée depuis l’étranger : Les cartels de Sinaloa et de Jalisco Nueva Generación restent les principaux vecteurs du trafic de drogues vers les États-Unis, utilisant les points de passage officiels à la frontière. En tête du fléau : le fentanyl, responsable de 54 000 décès en 2024. Les précurseurs chimiques proviennent majoritairement de Chine et d’Inde, importés par des intermédiaires mexicains sous des étiquettes frauduleuses. Le phénomène échappe au contrôle, car de petites structures indépendantes se lancent à leur tour dans la fabrication, séduites par la rentabilité élevée et la simplicité de production.
2. Terrorisme : Le spectre d’un djihadisme diffus. Les groupes ISIS-K et Al-Qaïda adaptent leur stratégie aux failles du modèle sécuritaire occidental. Leurs soutiens misent sur des attaques isolées, inspirées par la propagande en ligne, avec une intensité croissante sur le territoire américain. L’attentat du 1er janvier 2025 à la Nouvelle-Orléans et l’arrestation d’un suspect avant l’élection soulignent la nature imprévisible de la menace. En Afrique de l’Ouest, la progression d’Al-Qaïda et des filiales de l’État islamique inquiète Washington.
3. Cybercriminalité : Des infrastructures critiques dans le viseur. Les organisations criminelles transnationales (OCT) ciblent désormais des secteurs stratégiques. En 2024, une cyberattaque a paralysé le principal processeur de paiements médicaux, perturbant la chaîne de prescription et les urgences hospitalières. Des attaques contre des stations d’épuration ont aussi été recensées, inspirées de méthodes employées par des hacktivistes russes et iraniens. Ces groupes développent par ailleurs des schémas de blanchiment via cryptomonnaies, tout en poursuivant traite humaine et trafic de drogue, en lien avec les cartels latino-américains.
Chine, la première des menaces étatiques
Sans surprise, la Chine se hisse à la première place du podium des menaces qui pèsent sur le pays de l’Oncle Sam. Preuve de son importance : sept pages et demi lui sont consacrées dans un rapport d’une trentaine de feuillets, soit près du quart.
Qualifiée de menace la plus complexe dans la compétition pour l’hégémon mondial, la Chine repose sa stratégie sur un horizon de « grande renaissance nationale » d’ici à 2049. Dans cette perspective, Pékin perçoit la politique des Etats-Unis comme une stratégie d’endiguement et s’emploie activement à nouer des partenariats stratégiques avec des puissances tierces en conséquence, comme la Russie, la Corée du Nord et l’Iran, de façon à opposer une résistance à l’influence américaine.
La Chine s’efforce de développer son appareil de défense, elle étend son influence en Asie mais aussi en Arctique, et elle accroît sans cesse la pression qu’elle exerce sur Taïwan avec des exercices militaires réguliers et le déploiement de missiles hypersoniques, dont les DF-27 qui peuvent atteindre jusqu’à 8000 kilomètres. Elle développe aussi son programme spatial « Beidou », avec notamment la création d’une base lunaire en 2035.
C’est enfin en matière de cyberespace que la Chine a adopté la posture la plus agressive. Le pays n’a eu de cesse d’intensifier ses cyberattaques contre les infrastructures américaines (Cf. opérations « Volt Typhoon » et « Salt Typhoon »). La CIA estime ainsi que Pékin serait l’auteur d’environ 80% des vols de propriété intellectuelle aux États-Unis. La Chine contrôle également les ressources stratégiques clés pour les transitions énergétique et numérique, en cohérence avec sa volonté de dominer la scène internationale dans le domaine de l’intelligence artificielle d’ici à 2030. Pour cela, elle joue d’un savant mélange entre espionnage, pression économique et innovations militaires tout en soignant son image à l’international par une attitude souvent discrète.
Quid de la Russie de Poutine ?
La Russie reste aussi une menace réelle et majeure pour la sécurité américaine. Cinq pages lui sont consacrées pour analyser son poids dans différents domaines : géostratégique, militaire, cyber, spatial, technologique.
Le Directeur du renseignement national américain est clair dans son analyse : malgré des pertes qui dépassent désormais les 750 000 morts et blessés, le conflit en Ukraine n’approche nullement de la fin. Aucun des chefs d’Etat russe et ukrainien n’envisage une issue rapide à la guerre. Ils préfèrent au contraire un affrontement prolongé. La guerre a par ailleurs changé de nature et d’échelle : la Russie recourt activement aux drones, aux systèmes de guerre électronique et aux technologies comportant de l’intelligence artificielle (logistique, ciblage, renseignement, aide à la décision), non sans provoquer une véritable révolution des techniques de la guerre. Les armes stratégiques sont quant à elles restées intactes, maintenant ainsi le potentiel militaire russe à un niveau élevé.
- Le risque d’une attaque nucléaire est particulièrement inquiétant : détenteur du plus grand stock mondial, la Russie développe des armes tactiques susceptibles d’être utilisées dans des conflits régionaux, ainsi qu’un satellite nucléaire capable de neutraliser des systèmes spatiaux, menaçant l’ensemble des infrastructures civiles et militaires en orbite.
- Les cyberopérations sont aussi au cœur de la stratégie russe. En 2024, Moscou a par exemple intensifié ses attaques contre les infrastructures critiques américaines, notamment dans l’énergie et les télécommunications, démontrant une menace à la fois flexible et sophistiquée.
- Enfin, l’Arctique est devenu un théâtre clé pour Moscou, qui contrôle près de la moitié du littoral et cherche à y asseoir sa domination militaire tout en sécurisant l’accès aux ressources naturelles. Le renforcement militaire dans la région, combiné à une coopération accrue avec la Chine depuis l’élargissement de l’OTAN à la Finlande et à la Suède, illustre une stratégie d’expansion et de rivalité globale.
Iran et Corée du Nord sous haute tension
L’Iran est un acteur clé de déstabilisation au Moyen-Orient via son « Axe de la résistance », un réseau de groupes armés (Hezbollah, Hamas, milices chiites, Houthis), utilisés pour exercer une pression constante sur les intérêts américains et israéliens, notamment par des attaques contre la navigation et les bases militaires. Possédant le plus vaste arsenal régional de missiles et drones, que Téhéran exporte jusqu’en Ukraine, l’efficacité de ces armes a cependant été remise en cause lors des frappes contre Israël en 2024. En parallèle, le programme nucléaire iranien progresse, avec des capacités « de seuil » en enrichissement d’uranium et un débat politique inédit sur la course à l’arme nucléaire. Des recherches sur des armes chimiques et biologiques à effets sédatifs renforcent le profil de menace.
Kim Jong Un intensifie le développement de son arsenal nucléaire et balistique, intégrant des ogives hypersoniques manœuvrables et multipliant les essais. S’appuyant sur un partenariat renforcé avec la Russie, Pyongyang diversifie ses soutiens et réduit sa dépendance à la Chine. Malgré les sanctions, elle finance son programme militaire grâce à des activités illégales, dont le vol de cryptomonnaies et l’exploitation de main-d’œuvre à l’étranger tout en développant ses capacités de cyber-espionnage contre les industries stratégiques (aérospatial et technologies avancées d’armement au premier chef).
Une menace collective
La coopération entre la Chine, la Russie, l’Iran et la Corée du Nord s’intensifie sur les plans militaire, technologique et commercial, renforçant par là leur capacité à contourner les sanctions occidentales. La guerre en Ukraine a accéléré ce rapprochement, désormais parti pour durer, avec le risque croissant d’une implication simultanée de plusieurs États en cas de conflit.
Malgré leurs différences et une volonté d’éviter un affrontement direct avec les États-Unis, ces acteurs œuvrent ensemble pour affaiblir l’influence américaine. La Russie nourrit des liens militaires étroits avec Téhéran et Pyongyang, tandis qu’elle développe ses échanges commerciaux avec la Chine et l’Iran, notamment en recevant drones et technologies avancées en échange de matières premières. La Corée du Nord contribue même en fournissant munitions et personnel, au nom d’un partenariat stratégique. Le rapprochement sino-russe, illustré entre autres par la coopération en Arctique avec la construction de brise-glaces et le développement de la Route maritime du Nord, suscite des inquiétudes croissantes sur l’affirmation de leur poids géopolitique.
Selon la CIA, ces manœuvres confirment la naissance d’une alliance solide qui redessine le paysage stratégique mondial. Une telle convergence entre puissances autoritaires ne crée pas seulement une coalition de circonstance. Elle pourrait bien annoncer un basculement durable de l’ordre géopolitique mondial.
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